Entretien entre Marina Ledrein, réalisatrice de Chorée, et Sarah, Francelyse et Héléna, membres du collectif MOUVEMENT(s)
Faire bouger les corps et les lignes. Échanges autour d’un film né en hôpital psychiatrique

Le film Chorée
Film sans scénario, Chorée est né à l’hôpital psychiatrique Robert Ballanger (93) en collaboration avec le collectif d’usager·ères MOUVEMENT(s). Prenant pour point de départ l’impact de la souffrance psychique et des médicaments sur le corps et le mouvement, le projet oscille entre prise de parole et mise en mouvement, témoignage et film de danse. Son titre, emprunté à la Chorea antique, désigne simultanément une danse en groupe et une maladie nerveuse caractérisée par des mouvements involontaires, irréguliers. Il renvoie surtout à l’intention commune : celle de faire corps, de danser ensemble, et de porter un discours à plusieurs voix sur des stratégies de survie contemporaines face à la souffrance psychique.
L’accueil au studio 11 du CENTQUATRE à Paris a permis de déplacer le dispositif de tournage de l’hôpital vers un espace dédié à la pratique de la danse. Le collectif a alors décidé d’écarter toutes les images tournées à l’hôpital. L’intention initiale, celle de documenter une réalité vécue, s’est doublée d’un désir commun de la poétiser par la danse, d’en faire autre chose et de s’emparer des outils offerts par le lieu pour partager une expérience sensible et synesthésique : une manière de prendre soin de la situation, des corps et de la relation.
Voir le film
FRANCE – 2021 – 25”
Réalisation : Marina Ledrein
Avec Annie / France-Lyse / Héléna / Julien / Laura / Manalios Oochit / Sarah
Collaborations artistiques : Marie Marcon / Shirley Niclais
Collaboration scientifique : Karine DebonoImage : Judith Arazi
Montage / étalonnage : Mathieu Héry
Musique : Abraham Diallo / Mathieu Boudon
Mixage/ design sonore : Alex Ottmann
Animation : Marina Ledrein – avec la participation de Julien pour « La Spirale »
À propos du collectif MOUVEMENT(s)
Texte collectif, rédigé par ses membres le 24 mai 2022
Le collectif MOUVEMENT(s) est composé de personnes dont les parcours de vie ont été/ou sont encore psychiatrisés, de soignantes et de chercheur·ses d’horizons divers, tous et toutes artistes.
Temps de rassemblement, le collectif invite à se retrouver et à aller à la rencontre.
Partager les sensibilités artistiques de chacun et chacune pour briser une bonne fois pour toute l’idée fausse qu’a la société de ses fous et de ses folles. Le statut de fou est stigmatisé et vu avant toute autre chose comme dangereux pour lui-même et pour les autres. Le collectif revendique fermement la culture comme un moyen pour redonner un souffle de vie et d’ouverture sur le monde. Il cherche à occuper les espaces dans et hors les murs, créer des ouvertures, des portes, défoncer (métaphoriquement) des murs et lutter contre le cloisonnement : revendiquer un droit d’exister dans la cité.
Les soignantes engagées souhaitent défendre et revendiquer le soin comme une conception du monde et des relations et pas seulement comme un travail et un statut.
Nos outils sont ceux de la création et en particulier lorsqu’elle nous fait bouger.
Le collectif se réunit toutes les semaines à l’hôpital Robert Ballanger à Aulnay-sous-Bois. Il s’organise aussi autour de temps hors les murs lors de résidences de création auprès des partenaires engagés à ses côtés. Il est un espace d’accueil ouvert sur le lieu dans lequel il s’inscrit, ouvert à toute la communauté psychiatrique quel que soit le statut et toujours en fonction des désirs et de l’engagement. Ses membres ne sont pas fixes, les arrivées et les départs s’inscrivent dans le fil de la vie et de ses fluctuations. Au sein du collectif, les positions de chacun et chacune ne sont pas les mêmes, certain·es revendiquent la folie comme manière de vivre, d’autres ne se reconnaissent pas dans le terme, le collectif est perçu comme une famille choisie pour d’autres.
Référence électronique pour citer cet article
Marina Ledrein, « Faire bouger les corps et les lignes. Échanges autour d’un film né en hôpital psychiatrique », Images secondes [En ligne], 06 | 2026, mis en ligne le 1er juillet 2026, URL : https://imagessecondes.fr/index.php/2026/07/ledrein/
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Marina Ledrein : Pour la revue de cinéma Images secondes, nous sommes invité·es à revenir sur les pratiques du film, de la vidéo au sein de notre collectif. Sur les usages et enjeux…
Sarah : On peut donc revenir sur Chorée ? C’est ma principale expérience.
Marina : Oui, on peut partir de Chorée.
Sarah : La première chose que je dirais c’est que ce film, il est arrivé à un moment où on faisait plein de choses mais toutes très invisibles.
Francelyse : On faisait les danses, le tapis…
Marina : Tu peux préciser l’expérience du tapis ?
Francelyse : En fait, on a fabriqué un tapis avec des plaquettes de médicaments. C’est devenu notre tapis de danse. On dansait dessus. Et puis, il fallait installer les plaquettes à chaque fois, c’était très long. On faisait aussi des danses pour transformer les effets secondaires des médicaments.
Sarah : Oui, c’est d’ailleurs le sujet du film Chorée. Dans le film, c’est ces ateliers-là avec les danseuses. Je me souviens qu’on s’entraînait à tomber ! (rires)
Héléna : Oui, moi tomber comme ça, sans me faire mal, c’était super. Ça changeait car sinon je tombais souvent à cause de la fatigue, mais à chaque fois avec des douleurs. Je pouvais reprendre le contrôle d’une certaine manière.
Marina : Il y avait tout un travail de réappropriation et de retournement de ces effets secondaires…
Sarah : Oui, et puis pour revenir à la vidéo, moi c’était vraiment comme un soin.
Marina : Tu peux préciser ?
Sarah : Si tu veux… le corps, il en prend un sacré coup quand même. Il grossit d’un coup, se déforme, il y a même parfois des paralysies du visage ou d’autres parties du corps. On perd le contrôle de son propre corps, et d’un coup de se voir, avec cette lumière, ce cadrage etc, tout ce que tu travaillais dans le film avec nous, ça a un peu réparé quelque chose pour moi, dans l’image que j’avais de moi.
Francelyse : Oui pareil pour moi, c’est pour ça qu’on a demandé à ce que les images de l’hôpital ne soient pas dans le film. Les images de l’hôpital rappellent tout de suite Vol au-dessus d’un nid de coucou ! C’est vite « bienvenue chez les fous ». Tout est fait pour que le lieu raconte ça, les lumières « néon qui grésille », les cris, les couleurs et ce bleu pâle, les pyjamas. Bref ! (rires) Moi je voulais plutôt garder les images au CENTQUATRE, pendant la résidence. Là, on était des artistes en train de danser et de créer une chorégraphie.

Marina : La vidéo comme soin, comme réparation ?
Sarah : Oui, ou plutôt comme une manière de prendre soin de notre image, de choisir ce que l’on veut montrer de nous. Pas subir. Je pense à des situations biens précises…Tu vois, par exemple, tous les lundis les équipes de l’hôpital psy débarquent dans ta chambre quand tu es hospitalisé·e. C’est horrible, tu es là, dans une chambre minuscule, en pyjama, pas coiffé, pas lavé. Il y a un truc d’intimité qui se joue, et de mon point de vue une intimité pas respectée. Dans le film, ce qui m’a fait du bien c’est de pouvoir dégager les images de moi que je voulais pas montrer, de pouvoir faire des choix. La vidéo, pour ça, c’est assez génial, tu peux vraiment faire des choix au montage, etc.
Héléna : Moi aussi je me suis trouvée pas mal dans le film. (rires)
Sarah : Oui, et c’est aussi une histoire de choix et de maîtrise de notre image.
Marina : Aucune image de vous à l’hôpital n’a été conservée pour le film.
Francelyse : Oui, c’était important pour nous.
Marina : Au départ nous avions malgré tout décider de tout filmer. Les ateliers à l’hôpital et ceux au CENTQUATRE.
Sarah : Oui parce qu’il y a une autre chose avec la vidéo. C’est un peu comme une mémoire.
Héléna : Nos souvenirs.
Sarah : Oui, pour se souvenir de ce qu’on a fait. Les médicaments, et là encore, ça rejoint le thème du film Chorée, les médicaments abîment la mémoire, et filmer c’est aussi une manière d’avoir des repères et de garder une trace de ce qu’on a pu faire. Sans forcément faire un film avec toutes les images, mais au moins savoir qu’on a quelques archives de ce que l’on fait. La vidé,o c’est notre mémoire.
Marina : Une mémoire pour le collectif finalement…
Sarah : Oui, enfin, moi je vois le truc comme ça.
Francelyse : Je suis d’accord, j’ai beaucoup de mal à me souvenir. Parfois, j’oublie des jours entiers, voire plus. Avoir ces vidéos c’est précieux pour moi aussi.
Héléna : Même si c’était important pour nous de filmer régulièrement, on pouvait pas tout montrer.
Sarah : Non, et c’est ça qui est super. Il a fallu faire des choix. Et ce qui est super c’est que tu nous as demandé de choisir avec toi.
Marina : Je cherche à m’inscrire dans une pratique coopérative, de co-création. C’est-à-dire que j’envisage le processus de création comme partagé dès le départ. La thématique du film et le travail autour de la danse ont été choisis de manière collective, après plusieurs discussions pendant lesquelles l’impact des médicaments sur le corps et le mouvement occupait une place importante. La manière dont nous avons exploré cette thématique est aussi collective et a ouvert des pistes très différentes : la danse sur le tapis, l’exploration à partir des états de corps générés par les effets secondaires des traitements, la collecte de publicités de médicaments psychotropes et antidépresseurs par Deeweena. Toutes ces pistes ont ouvert des espaces d’expérimentation collectifs. C’est cette expérience que j’ai cherché à retracer dans le film. Nous avons donc d’abord choisi une première sélection de rushs ensemble, puis j’ai puisé dans cette sélection, en étroite collaboration avec le monteur, pour construire le film.
Francelyse : Oui, on a participé à plusieurs étapes. Au départ, l’idée était de faire une performance dansée et collective au Théâtre Louis Aragon et puis le Covid est arrivé et on a été séparé pendant un long moment. Tu devais faire un film autour du spectacle.
Marina : En effet, le film devait retracer le processus de création de la performance qui finalement n’a pas eu lieu. Le film est resté la seule trace de cette expérience d’ateliers entre 2018 et 2021.
Manalios : Le souvenir de tout ce qu’on a fait.
Sarah : Il y a aussi autre chose, la dimension onirique, entre réel et irréel. On a beaucoup discuté d’une ambiance qui ne serait pas complètement réaliste. C’était chouette de travailler la lumière par exemple, ce bleu, impossible dans la vraie vie, du studio au CENTQUATRE. Le studio était déjà particulier, je me souviens qu’on choisissait des murs avec des reliefs étranges. L’expérience de déréalisation dont on voulait aussi parler.
Marina : Oui et qui est une histoire de sensations, de sens…
Sarah : Tout à fait, ça se passe dans le corps. On dit souvent que la psychiatrie c’est pour les problèmes dans la tête, mais tout est lié. Et le corps est souvent mis de côté. Par exemple, si un médicament te fait prendre 30kg en quelques semaines, un médecin peut te dire que c’est pas grave et qu’on verra plus tard. Mais subir une telle transformation en raison d’un médicament, c’est terrible comme sensation. Ça donne l’impression de plus être soi, de ne plus se reconnaître. Julian témoigne aussi dans le film d’un phénomène extrême mais qui arrive : il n’arrivait plus à parler. Je me souviens aussi d’une salivation tellement importante que j’avais moi aussi du mal à communiquer. C’est terrible, un tel effet secondaire devient aussi handicapant que le symptôme visé par le traitement. C’est absurde, surréaliste.
Francelyse : Il y aussi tous les effets que le film permet au niveau du son : les échos, superposer des sons qui n’ont rien à voir, superposer nos voix, etc.
Sarah : Marina, tu as aussi fait des animations. Dont une sur une hallucination que j’ai raconté en atelier.
Marina : L’animation image par image, avec une technique très artisanale de dessin à la craie ou au crayon, est pour moi une manière de tenter de saisir l’insaisissable d’une expérience. Quand tu nous as décrit cette image d’un ciel qui se fige, elle m’a accompagnée un temps et puis j’ai eu envie de trouver une manière de travailler à partir de certaines expériences vécues, sensations et mouvements partagés en atelier. Le dessin animé s’est imposé depuis son inscription sensible.

Sarah : Ça vient renforcer le côté que j’appelle onirique. Mais aussi, peut-être, cette perte des repères que l’on décrit d’ailleurs dans le film, perte des repères entre réel et délire. Le cinéma permet de faire ça de manière particulièrement puissante. Il fait appel à plusieurs sens. J’aime bien le côté enveloppe du film, par l’image et le son. En fait, il y a un côté hallucination dans certains films et peut-être au cinéma de manière plus générale. Je ne sais pas. C’est ce que je ressens. Quand je sors d’une salle de cinéma, j’ai un peu l’impression d’avoir eu une hallu. (rires)
Marina : Héléna, tu nous as rejoint un peu plus tard dans le projet… Peut-être souhaites-tu ajouter quelque chose ?
Héléna : Le film Chorée a fait deux choses pour moi : réunir nos témoignages sous une forme artistique mais aussi donner de la visibilité. Si le collectif a été créé au départ, c’est parce qu’on voulait se faire entendre, partager des récits qui seraient les nôtres et pas ceux des médecins ou de nos familles ou de tous ceux qui parlent souvent à nos places. J’aime bien le mélange entre nos paroles et les images et les sons des temps de danse au CENTQUATRE. Ça rajoute une dimension artistique à nos témoignages. Ça leur donne du poids, littéralement, avec la danse.
Marina : Oui, c’était un choix important que d’entremêler au montage temps de discussion et temps de danse. Nous avons beaucoup échangé à ce sujet.
Héléna : Avec le recul, je trouve le film peut-être un peu triste. Enfin, c’était le reflet de cette époque ! (rires) Nous étions dans une phase difficile, qui est celle de l’hospitalisation, j’ai l’impression que depuis, nous avons repris le chemin de nos vies.
Francelyse : Je suis d’accord, et en même temps on parlait de stratégies de survie et c’était vraiment ça à ce moment-là.
Marina : Ce serait une piste intéressante que d’imaginer poursuivre le travail depuis les expériences post-hospitalisation qui sont les vôtres aujourd’hui.
