{"id":5065,"date":"2022-02-16T08:30:09","date_gmt":"2022-02-16T07:30:09","guid":{"rendered":"http:\/\/imagessecondes.fr\/?p=5065"},"modified":"2024-01-17T11:04:59","modified_gmt":"2024-01-17T10:04:59","slug":"chandoutis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/2022\/02\/chandoutis\/","title":{"rendered":"Entretien avec Isma\u00ebl\u00a0Joffroy Chandoutis"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"le-reel-le-fake-et-l-humain\">Le r\u00e9el, le <em>fake<\/em> et l&rsquo;humain<strong><br>Entretien avec Isma\u00ebl&nbsp;Joffroy Chandoutis<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rence \u00e9lectronique pour citer cet article<\/strong><br>Johan Lano\u00e9, \u00ab&nbsp;Le r\u00e9el, le <em>fake<\/em> et l&rsquo;humain. Entretien avec Isma\u00ebl Joffroy Chandoutis&nbsp;\u00bb, <em>Images secondes<\/em> [En ligne], 03&nbsp;|&nbsp;2022, mis en ligne le 16 f\u00e9vrier 2022, URL : <a href=\"http:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/2022\/02\/16\/chandoutis\/\">http:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/2022\/02\/16\/chandoutis\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-color\" style=\"color:#ff5d39\"><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"http:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/IS3-Entretien-avec-Ismael-Joffroy-Chandoutis-v2.pdf\" target=\"_blank\"><strong>\u2261 Version pdf \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger<\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\"\/>\n\n\n\n<p><strong>Cet entretien a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 pendant que le r\u00e9alisateur terminait un nouveau court m\u00e9trage, intitul\u00e9 <em>Maalbeek : <\/em>le \u00ab ruisseau du moulin \u00bb, du nom de la station du m\u00e9tro bruxellois tristement c\u00e9l\u00e8bre depuis l&rsquo;attentat du 22 mars 2016. Le cin\u00e9aste d\u00e9crit son film comme proc\u00e9dant d&rsquo;un dialogue entre sa propre m\u00e9moire des \u00e9v\u00e9nements (il habitait alors dans le quartier de Maalbeek) et l\u2019amn\u00e9sie traumatique de Sabine, une femme qui a pass\u00e9 trois mois dans le coma \u00e0 la suite de l\u2019explosion. Il poursuit dans ce film la recherche de ce que le critique S\u00e9bastien Rougier appelle une \u00ab&nbsp;cin\u00e9mati\u00e8re&nbsp;\u00bb<span id='easy-footnote-1-5065' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/2022\/02\/chandoutis\/#easy-footnote-bottom-1-5065' title='S\u00e9bastien Rongier, &lt;em&gt;Cin\u00e9mati\u00e8re. Arts et cin\u00e9ma&lt;\/em&gt;, Paris, Klincksieck, 2015.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span>, d\u00e9j\u00e0 initi\u00e9e dans ses \u0153uvres pr\u00e9c\u00e9dentes, <em>Ondes noires<\/em> (2017) et <em>Swatted<\/em> (2019)&nbsp;: son approche des images num\u00e9riques qu&rsquo;il s&rsquo;approprie est plastique et mat\u00e9rielle, autant que narrative.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Explorant dans ces films diff\u00e9rentes formes de violence, physique comme psychologique (l&rsquo;\u00e9lectrosensibilit\u00e9, le <em>swatting<\/em><span id='easy-footnote-2-5065' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/2022\/02\/chandoutis\/#easy-footnote-bottom-2-5065' title='Ce terme anglais d\u00e9signe une forme de canular t\u00e9l\u00e9phonique visant \u00e0 susciter une intervention polici\u00e8re au domicile d&amp;rsquo;une personne innocente.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>, les attentats), Chandoutis invente des mani\u00e8res de porter \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran le traumatisme en intervenant sur les images elles-m\u00eames, en distordant leur code num\u00e9rique. Ainsi, dans <em>Maalbeek<\/em>, des images tourn\u00e9es professionnellement mais ensuite perturb\u00e9es, traumatis\u00e9es, cohabitent avec du mat\u00e9riau \u00e9pargn\u00e9 : des images m\u00e9diatiques glan\u00e9es sur Internet, ou bien une vid\u00e9o qu\u2019il tourne le 27 mars 2016 dans une rame, la premi\u00e8re fois o\u00f9 il reprend le m\u00e9tro apr\u00e8s l\u2019explosion.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"http:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/maalbeek_2-1.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5464\" srcset=\"https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/maalbeek_2-1.jpeg 1024w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/maalbeek_2-1-300x169.jpeg 300w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/maalbeek_2-1-768x432.jpeg 768w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/maalbeek_2-1-700x394.jpeg 700w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/maalbeek_2-1-680x383.jpeg 680w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/maalbeek_2-1-280x158.jpeg 280w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Photogramme de <em>Maakbeek<\/em> (2020) d&rsquo;Isma\u00ebl Joffroy Chandoutis.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Le post-cin\u00e9ma serait-il une mani\u00e8re de continuer \u00e0 faire du cin\u00e9ma dans un monde qui foisonne d\u00e9j\u00e0 d\u2019images ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019arriv\u00e9e d\u2019un nouveau m\u00e9dia, ou m\u00e9dium, a souvent \u00e9t\u00e9 un bouleversement. On a dit que la t\u00e9l\u00e9vision annon\u00e7ait la mort du cin\u00e9ma. Le jeu vid\u00e9o annon\u00e7ait la mort du cin\u00e9ma, ou des formes d\u2019expression qui avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. La photo \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la mort de la peinture, et c\u2019est un cas particuli\u00e8rement int\u00e9ressant : on avait enfin un objet qui permettait de capter, de retranscrire au mieux le visage de quelqu\u2019un \u00e0 un instant <em>t<\/em>. De nombreux peintres, pour rem\u00e9dier \u00e0 cela, se sont mis \u00e0 peindre des r\u00e9alit\u00e9s int\u00e9rieures, notamment en se dirigeant vers l\u2019abstraction. On voit bien que, plut\u00f4t que de se substituer \u00e0 quelque chose, chaque nouveau m\u00e9dium redistribue les cartes : il vient modifier la mani\u00e8re dont on s\u2019exprime \u00e0 travers chaque art, chaque m\u00e9dium. Depuis l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Internet, mais surtout depuis la d\u00e9mocratisation des outils de prise de vue, une abondance d\u2019images et de sons circulent. Ils circulent, et chacun peut s\u2019en saisir, pour les regarder, les enregistrer ou se les r\u00e9approprier. On travaille donc d\u00e9sormais avec un flux permanent, l\u00e0 o\u00f9 le cin\u00e9ma avait quelque chose de plus arr\u00eat\u00e9, ou de plus sacralis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, que fait-on de ce flux qui circule \u00e0 une vitesse qui nous d\u00e9passe ? On ne pourra jamais consommer toutes les images\u2026 Lorsque la t\u00e9l\u00e9vision est arriv\u00e9e, il me semble qu\u2019une fa\u00e7on dont le cin\u00e9ma s\u2019est r\u00e9invent\u00e9 s&rsquo;est jou\u00e9e sur le terrain de la r\u00e9solution technique : plus d\u2019immersion. Le CinemaScope est arriv\u00e9 : on a commenc\u00e9 \u00e0 travailler dans un plus grand format, plus immersif, pour garder la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019aller voir des films en salle. Ensuite, quand il y a eu le jeu vid\u00e9o, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 un coup dur pour le cin\u00e9ma, car celui-ci est n\u00e9 d\u2019une volont\u00e9 d\u2019interagir. Il y a toute une histoire d&rsquo;un certain cin\u00e9ma d\u2019attraction, qui \u00e9tait pr\u00e9sent d\u00e8s l\u2019invention d\u2019Edison, avec par exemple le Mutoscope, qui permettait de regarder le film \u00e0 la cadence de notre souhait. Avec le jeu vid\u00e9o, le cin\u00e9ma s\u2019est fait d\u00e9poss\u00e9der de son but ultime qui aurait \u00e9t\u00e9 l\u2019interaction \u2013 ou, en tout cas, la possibilit\u00e9 pour chacun de \u00ab<em>&nbsp;designer&nbsp;<\/em>\u00bb son exp\u00e9rience \u00e0 travers une narration architectur\u00e9e. Alors le cin\u00e9ma a produit des semblants d\u2019interaction : lunettes 3D, si\u00e8ges qui vibrent, Dolby Atmos \u2013 encore une fois, une r\u00e9solution technique. Ce qui est le plus int\u00e9ressant \u00e0 observer, c&rsquo;est la mani\u00e8re dont le cin\u00e9ma se r\u00e9approprie les esth\u00e9tiques qui sont sp\u00e9cifiques au jeu vid\u00e9o. Des images comme celles d\u2019<em>Elephant<\/em> (Gus Van Sant, 2003) avec ce personnage \u00e0 la troisi\u00e8me personne de dos, qui pourrait aussi bien venir de <em>Tomb Raider <\/em>(Core Design, 1996) que des jeux comme <em>Silent Hill<\/em> (Konami, 1999).<\/p>\n\n\n\n<p>Un des aspects int\u00e9ressants du&nbsp;post-cin\u00e9ma, c\u2019est la possibilit\u00e9 de prendre le temps d\u2019arr\u00eater le flux, d\u2019en isoler certains \u00e9l\u00e9ments, et de porter un discours sur ce flux. Un discours qui prend le temps, qui recontextualise ce flux pour le comprendre. Parce que le flux d\u2019aujourd\u2019hui est inhumain. Il nous d\u00e9passe. On n\u2019est plus capable de l\u2019analyser \u00e0 \u00e9chelle humaine. Le cin\u00e9ma aurait la possibilit\u00e9 de rem\u00e9dier \u00e0 cette probl\u00e9matique d\u2019un flux incessant et impossible \u00e0 analyser, du moins suffisamment \u2013 je fais r\u00e9f\u00e9rence aux <em>fake news <\/em>ou au <em>deepfake<\/em>. Le cin\u00e9ma nous redonne le temps n\u00e9cessaire \u00e0 la compr\u00e9hension de ce flux. En soi, il semble pouvoir rem\u00e9dier \u00e0 la maladie qu\u2019est le flux dans une \u00e8re marqu\u00e9e par l\u2019id\u00e9ologie de l\u2019informationalisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Si c&rsquo;est cela qu&rsquo;on entend par&nbsp;post-cin\u00e9ma, c&rsquo;est tr\u00e8s important. C&rsquo;est peut-\u00eatre m\u00eame la seule chose qu\u2019il nous reste \u00e0 faire, dans un monde o\u00f9 il y a beaucoup trop d\u2019images&nbsp;: s\u2019en tenir \u00e0 une d\u00e9marche d\u2019\u00e9cologie artistique dans laquelle on ne travaillerait plus qu\u2019\u00e0 redonner du sens \u00e0 ces images. En les assemblant autrement, en arr\u00eatant le flux sur certaines choses, en isolant et en questionnant \u00e0 travers la mise en sc\u00e8ne de ce r\u00e9assemblage du flux. Pour moi c\u2019est \u00e7a, le post-cin\u00e9ma. C\u2019est une d\u00e9marche qui devrait \u00eatre bien plus dominante.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a de \u00e7a m\u00eame dans le <em>mainstream<\/em>. C\u2019est bien que \u00e7a ne soit pas qu\u2019un int\u00e9r\u00eat marginal. Cette d\u00e9marche-l\u00e0, je pense, va bient\u00f4t atteindre le grand public, et quelque part c&rsquo;est ce que j\u2019essaie de faire dans mes films. Arthur Jaffa a fait le dernier clip de Kanye West. C\u2019est g\u00e9nial parce que ce \u00ab&nbsp;post-cin\u00e9ma est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0&nbsp;\u00bb, dans la culture <em>mainstream<\/em>. Et \u00e7a reste Kanye West qui nous guide dans ce qu\u2019il faudrait faire, il n\u2019y a pas que [Jean-Luc] Godard. D&rsquo;ailleurs le vid\u00e9oclip a \u00e9t\u00e9 absolument malmen\u00e9 sur Internet, alors que c\u2019\u00e9tait l\u2019endroit o\u00f9 l&rsquo;on exp\u00e9rimentait le plus avant, un endroit privil\u00e9gi\u00e9 pour les artistes cin\u00e9astes. C\u2019est peut-\u00eatre encore l\u2019un des derniers bastions o\u00f9 on peut exp\u00e9rimenter dans un rapport \u00e0 quelque chose de <em>mainstream<\/em>, de commercial.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le cin\u00e9ma peut-il aider \u00e0 saisir Internet, que Timothy Morton qualifiait d&rsquo;\u00ab&nbsp;hyperobjet&nbsp;\u00bb<\/strong><span id='easy-footnote-3-5065' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/2022\/02\/chandoutis\/#easy-footnote-bottom-3-5065' title='Timothy Morton, &lt;em&gt;Hyperobjets \u2014 philosophie et \u00e9cologie apr\u00e8s la fin du monde,&lt;\/em&gt; Paris, \u00c9ditions Cit\u00e9 du design, 2018.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span><strong>&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Et le rendre plus humain. Finalement, le cin\u00e9ma peut r\u00e9humaniser le flux d\u2019Internet. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il va continuer \u00e0 exister. Pour moi, le danger ne vient pas tant d\u2019Internet que des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), et de la consommation du cin\u00e9ma sur des plateformes VOD. \u00c7a, c\u2019est vraiment quelque chose qui me terrifie, parce que la salle de cin\u00e9ma est ouverte \u00e0 tous, tout le monde peut y aller, alors que les GAFAM semblent tendre \u00e0 nous diviser en tribus o\u00f9 chacun a son petit abonnement : un coup on est dans la tribu Netflix, l\u00e0 on est dans la tribu Apple +, l\u00e0 on est dans la tribu Amazon Prime Video\u2026 Et le fait de maintenir une exclusivit\u00e9 qui va jusqu\u2019\u00e0 emp\u00eacher une sortie en salle pour certains films, je trouve \u00e7a terrifiant. Je pense qu\u2019on est d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9s dans la mort du cin\u00e9ma, mais ce n\u2019est pas une mort esth\u00e9tique, li\u00e9e \u00e0 la concurrence d\u2019un nouveau m\u00e9dia ou \u00e0 une hyperconsommation des images comme on le voit sur Internet. La mort vient tout simplement d\u2019une \u00e9volution du rapport du cin\u00e9ma au capitalisme. La crise des studios \u00e0 Hollywood \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u2019annonce de la fin du cin\u00e9ma et de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie des s\u00e9ries. Les gens n\u2019ont tellement plus de capacit\u00e9 d&rsquo;attention qu\u2019on en est \u00e0 d\u00e9couper les films en tranches de 50 minutes \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire en \u00e9pisodes de s\u00e9rie \u2013 voire plus court encore, quelques minutes, le temps d\u2019un trajet de bus, d\u2019une file d\u2019attente. Au cin\u00e9ma, nous payons six ou douze euros pour aller voir les films, tous dans les m\u00eames conditions. Or, avec les GAFAM et la VOD, nous payons la m\u00eame somme que tout le monde, mais nous n\u2019avons pas tous les m\u00eames conditions de visionnage des films. C\u2019est une \u00e9norme diff\u00e9rence. \u00c7a ne fait qu\u2019agrandir la disparit\u00e9 entre les gens. La VOD suppose d\u2019avoir une connexion stable \u00e0 Internet, ce qui n\u2019est absolument pas le cas dans le monde entier. Autant de param\u00e8tres qui rendent difficile de rencontrer les \u0153uvres dans les conditions qui ont \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9es par les artistes. C&rsquo;est comme autre chose qui me terrifie : la notion de m\u00e9dia algorithmique que recherche Netflix. En analysant les statistiques de spectateurices, ils veulent cr\u00e9er le film parfait&#8230;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019une des solutions pour le cin\u00e9ma, c\u2019est de ne plus composer avec, de r\u00e9arranger toutes ces r\u00e9alit\u00e9s-l\u00e0 : la r\u00e9alit\u00e9 de la s\u00e9rialisation des images, la r\u00e9alit\u00e9 des flux d\u2019Internet. Porter un discours sur cette consommation-l\u00e0. Il ne s&rsquo;agit pas seulement de la critiquer ou de la mettre en sc\u00e8ne de fa\u00e7on ridicule pour \u00eatre tendance, mais de questionner cette hyperconsommation. Je ne suis pas s\u00fbr que tout le monde trouve \u00e7a g\u00e9nial qu\u2019il y ait un milliard de s\u00e9ries \u00e0 peu pr\u00e8s format\u00e9es de la m\u00eame mani\u00e8re. Le cin\u00e9ma a ce pouvoir de r\u00e9interroger la v\u00e9rit\u00e9 en prenant le temps. On ne sait plus, pour la plupart des images, si elles sont vraies ou fausses. Avec le <em>deepfake<\/em>, on peut mettre la t\u00eate de Nicolas Cage ou celle de Trump sur \u00e0 peu pr\u00e8s tout le monde, ou avoir les plus grands fantasmes possibles dans la pornographie avec le visage de Scarlett Johansson sur n\u2019importe quel corps d\u00e9sir\u00e9 ou d\u00e9sirable. De mon point de vue, il n\u2019y a plus que le cin\u00e9ma pour prendre ce temps-l\u00e0, pour d\u00e9construire la nature de l\u2019image, et surtout comprendre pourquoi tant d\u2019images fausses circulent.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img decoding=\"async\" width=\"1023\" height=\"553\" src=\"http:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/swatted.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5465\" srcset=\"https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/swatted.jpeg 1023w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/swatted-300x162.jpeg 300w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/swatted-768x415.jpeg 768w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/swatted-700x378.jpeg 700w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/swatted-680x368.jpeg 680w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/swatted-280x151.jpeg 280w\" sizes=\"(max-width: 1023px) 100vw, 1023px\" \/><figcaption>Photogramme de <em>Swatted<\/em> (2018) d&rsquo;Isma\u00ebl Joffroy Chandoutis.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce ce que vous voulez faire avec votre projet sur le <\/strong><strong><em>deepfake <\/em><\/strong><strong>?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Deepfake<\/em> est une recherche que j\u2019ai commenc\u00e9e \u00e0 d\u00e9velopper dans le cadre d\u2019un colloque au Fresnoy, qui s\u2019appelle \u00ab L\u2019humain qui vient \u00bb. D\u00e9j\u00e0, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019\u00e9tais au Fresnoy, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la notion d\u2019intelligence artificielle. J\u2019ai voulu y consacrer un projet, et je me suis rendu compte que le terme ne veut pas dire grand-chose : la plupart du temps, ce que l\u2019on appelle \u00ab intelligence artificielle \u00bb a surtout quelque chose d\u2019artificiel, mais peu de rapport avec l\u2019intelligence. Cette artificialit\u00e9-l\u00e0 d\u00e9pend toujours de l\u2019humain, elle est toujours faite de plein d\u2019erreurs qui sont li\u00e9es \u00e0 l\u2019humain qui est derri\u00e8re la fabrication de cette pseudo-intelligence, de cette v\u00e9ritable artificialit\u00e9. De toutes les peurs qu\u2019on a, de toutes les choses qu\u2019on projette \u2013 \u00eatre remplac\u00e9.e.s par des robots, etc. \u2013 le seul danger actuel et non fantasm\u00e9 s\u2019incarne selon moi dans le <em>deepfake<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <em>deepfake<\/em> est une automatisation d\u2019un <em>tracking<\/em> de visage, et \u00e9ventuellement la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019une voix de synth\u00e8se, qui permet de faire dire ou faire faire \u00e0 quelqu\u2019un\u00b7e quelque chose qu\u2019iel n\u2019aurait pas dit ou fait. C\u2019est quelque chose qui existe depuis les ann\u00e9es 1970, qui \u00e9tait accessible par Hollywood mais qui demandait beaucoup de moyens. Aujourd\u2019hui c\u2019est accessible en <em>open source<\/em> et on peut fabriquer des <em>deepfakes<\/em> avec n&rsquo;importe quel ordinateur. Il y a quand m\u00eame une barri\u00e8re technique extr\u00eamement forte, donc cela limite le type de personnes capable de faire \u00e7a : si ce n\u2019est un co\u00fbt financier, ma\u00eetriser ces techniques demande un temps important. Mais cela devient de plus en plus accessible, et ce sera s\u00fbrement automatique d\u2019ici cinq ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces images-l\u00e0 ont \u00e9t\u00e9 point\u00e9es du doigt m\u00e9diatiquement comme un r\u00e9el danger pour nos d\u00e9mocraties, pour les \u00e9lections \u00e9tats-uniennes, etc. J\u2019\u00e9tais constern\u00e9 par cette orientation fausse, correspondant \u00e0 un sc\u00e9nario de science-fiction, et qui n\u2019a d\u2019ailleurs pas eu lieu : il n\u2019y a pas eu d\u2019ing\u00e9rence \u00e0 cause des <em>deepfakes<\/em>, il y a m\u00eame eu des \u00e9lections aux \u00c9tats-Unis qui ont \u00e9t\u00e9 les plus fiables de l\u2019histoire, d\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019en disent les m\u00e9dias. Donc on voit bien que ceux-ci fantasment souvent des nouvelles scientifiques ou technologiques. 90&nbsp;% des m\u00e9dias ont orient\u00e9 sur le terrain politique leur peur des <em>deepfakes<\/em>, alors que la r\u00e9alit\u00e9 statistique montre que le <em>deepfake<\/em> est principalement utilis\u00e9 dans la pornographie, touche principalement des femmes qui sont harcel\u00e9es\u2026 C\u2019est une arme contre les femmes. Pour les hommes, le <em>deepfake <\/em>est plut\u00f4t parodique : c&rsquo;est Nicolas Cage, et \u00e7a nous fait bien rire.<\/p>\n\n\n\n<p>Personnellement, c\u2019est l\u2019intime qui m\u2019int\u00e9resse, cette partie r\u00e9elle du <em>deepfake<\/em>, autour du harc\u00e8lement, le <em>deepfake <\/em>comme une arme. Je voudrais le traiter de mani\u00e8re intime. J\u2019aimerais que le film int\u00e8gre des images existantes, mais \u00e9galement une dimension fictionnelle en plus d\u2019une dimension documentaire, puisque le <em>deepfake<\/em> est cet assemblage du r\u00e9el et du faux. La structure du film se doit d\u2019\u00eatre dans ce m\u00e9lange entre le vrai et le faux, entre images d\u2019archive et images fictionnelles. Ce que je recherche dans <em>Deepfake<\/em>, l&rsquo;un de mes objectifs principaux, c\u2019est que l\u2019on ne sache pas si ce que l\u2019on voit est vrai ou pas. La r\u00e9ponse sera quelque part entre les deux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00c0 la recherche d\u2019une forme d\u2019ambigu\u00eft\u00e9\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un questionnement sur notre identit\u00e9. Sur notre identit\u00e9 physique et notre <em>e-<\/em>identit\u00e9. Ce sera une plong\u00e9e dans ce qu\u2019est Internet aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En long m\u00e9trage ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Donc le format n\u2019est pas encore d\u00e9termin\u00e9\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je pense que ce sera un long m\u00e9trage, mais ce serait dommage de se fixer absolument cet objectif-l\u00e0. Parce qu\u2019en cours de route, il est int\u00e9ressant \u00e0 chaque \u00e9tape du film de se demander s\u2019il doit m\u00eame \u00eatre vu en salle, sur Internet, dans une galerie\u2026 Je pense que c\u2019est tr\u00e8s important pour n\u2019importe quelle d\u00e9marche artistique, de se poser cette question \u00e0 chaque \u00e9tape.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Peut-on parler un peu de <\/strong><strong><em>Mihai <\/em><\/strong><strong>?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mihai <\/em>est le portrait d\u2019un hacker que j\u2019ai rencontr\u00e9 par hasard en Roumanie. Un projet sur sa vie, une vie digne d\u2019un Scorsese. Mihai est un hacker qui a \u00e9t\u00e9 dans une bande qui a cr\u00e9\u00e9 le <em>Gozi virus<\/em>, un virus qui a hack\u00e9 25 millions de comptes dont la NASA, la NSA, etc. Ce pourquoi il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 en 2012. Ce qui est int\u00e9ressant, c\u2019est que c\u2019est quelqu\u2019un parti de rien, d\u2019un endroit o\u00f9 il n\u2019y avait pas du tout Internet. Il s\u2019amusait avec des b\u00e2tons de bois et il regardait des sangliers, des daims et des ours courir dans la nature. Un jour il y a eu un cyber-caf\u00e9, et c\u2019est l\u00e0 que tout a commenc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais donner un portrait diff\u00e9rent de ce qui est propos\u00e9 par Hollywood sur la figure du hacker. Un projet qui va d\u00e9passer les st\u00e9r\u00e9otypes du hacker tels qu\u2019ils sont repr\u00e9sent\u00e9s dans le cin\u00e9ma. C\u2019est un film qui met en sc\u00e8ne le <em>hacking<\/em> dans un endroit o\u00f9 on ne s\u2019y attend pas : une des parties les plus rurales en Roumanie. Un lieu o\u00f9 on n\u2019imagine pas le <em>hacking<\/em> possible. C\u2019est ce paradoxe-l\u00e0 qui m\u2019int\u00e9resse, et je pense que ce film dialoguera, lui aussi, entre le r\u00e9el et le virtuel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\"\/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le r\u00e9el, le fake et l&rsquo;humainEntretien avec Isma\u00ebl&nbsp;Joffroy Chandoutis R\u00e9f\u00e9rence \u00e9lectronique pour citer cet articleJohan Lano\u00e9, \u00ab&nbsp;Le r\u00e9el, le fake et l&rsquo;humain. Entretien avec Isma\u00ebl Joffroy Chandoutis&nbsp;\u00bb, Images secondes [En ligne], 03&nbsp;|&nbsp;2022, mis en ligne le 16 f\u00e9vrier 2022, URL : http:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/2022\/02\/16\/chandoutis\/ \u2261 Version pdf \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger Cet entretien a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 pendant que le<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[106],"tags":[],"class_list":["post-5065","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-post-cinema"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9TfUI-1jH","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5065","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5065"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5065\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5611,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5065\/revisions\/5611"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5065"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5065"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5065"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}