{"id":2274,"date":"2020-02-21T12:09:57","date_gmt":"2020-02-21T11:09:57","guid":{"rendered":"http:\/\/imagessecondes.fr\/?p=2274"},"modified":"2020-03-20T08:53:10","modified_gmt":"2020-03-20T07:53:10","slug":"les-decors-naturels-colores-de-bernard-evein","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/2020\/02\/les-decors-naturels-colores-de-bernard-evein\/","title":{"rendered":"Les d\u00e9cors naturels color\u00e9s de Bernard Evein. Renouvellement du statut des passants dans l\u2019espace urbain"},"content":{"rendered":"<h5>L\u00e9a Chevalier<br \/>\n<strong>Les d\u00e9cors naturels color\u00e9s de Bernard Evein.&nbsp;<\/strong><strong>Renouvellement du statut des passants dans l\u2019espace urbain<\/strong><\/h5>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong><br \/>\nDans les espaces urbains fran\u00e7ais, le choix et l\u2019application des couleurs sont contr\u00f4l\u00e9s selon diff\u00e9rents facteurs patrimoniaux, civiques et physiques. En cela, les urbanistes et coloristes pr\u00e9servent l&rsquo;\u00e9quilibre des habitants dans une sph\u00e8re confortable et famili\u00e8re o\u00f9 les \u00e9motions trop intenses et l&rsquo;\u00e9tonnement sont \u00e9vit\u00e9s. Pour autant, Bernard Evein, d\u00e9corateur, peintre, fid\u00e8le ami et collaborateur de Jacques Demy, n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 d\u00e9tourner le cadre prescrit par les architectes en d\u00e9posant, comme il le ferait sur une toile, de nombreuses et vives teintes \u00e0 m\u00eame les murs de Cherbourg et Rochefort dans <em>Les Parapluies<\/em> (1964) et <em>Les Demoiselles<\/em> (1967). Ses d\u00e9cors naturels transforment profond\u00e9ment la perception et la relation des individus \u00e0 leur lieu de vie : les badauds distraits s\u2019arr\u00eatent en chemin et observent ces larges aplats de couleurs satur\u00e9es ou pastels. De l\u2019inattention \u00e0 la contemplation de volumes mis en couleurs, le geste pictural et artistique de Bernard Evein interroge le comportement des passants dans l\u2019espace urbain. Ses d\u00e9cors naturels deviennent alors des espaces d\u2019exp\u00e9rimentations architecturales du maniement de la couleur en ville.<\/p>\n<p><strong>Mots-cl\u00e9s<\/strong><br \/>\nArchitecture urbaine, Couleurs, D\u00e9cors naturels, Bernard Evein, Jacques Demy, Peinture, Contemplation, Distraction<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IS2_CHEVALIER.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><span style=\"color: #ff5e3a;\">\u2261 Version pdf \u00e0 t\u00e9l\u00e9charger<\/span><\/a><\/p>\n<hr>\n<p>L\u2019emploi de la couleur en architecture est particulier et exigeant. D\u00e9pendante de la lumi\u00e8re, la couleur transforme fortement et physiquement la morphologie des objets qui la portent. Les architectes et les urbanistes l\u2019appliquent donc avec prudence sous l\u2019autorit\u00e9 de codes de r\u00e9glementation politique stricte. La peur de l\u2019anarchie chromatique r\u00e8gne. Dans le souci de proposer un espace agr\u00e9able aux habitants sur le long terme, la conception d\u2019espaces neutres o\u00f9 l\u2019on pr\u00e9serve l\u2019\u00ab&nbsp;absence apparente d\u2019expressivit\u00e9 \u00e9motive<a href=\"#_edn1\" name=\"_ednref1\">[1]<\/a>&nbsp;\u00bb est favoris\u00e9e. Le passant se trouve donc cantonn\u00e9 \u00e0 un \u00e9tat de fl\u00e2nerie inconscient o\u00f9 nul \u00e9l\u00e9ment perturbateur ne vient l\u2019\u00e9tonner. Une telle position rappelle les propos du peintre et architecte Theo van Doesburg \u00e0 propos de l\u2019impression neutre recherch\u00e9e dans un espace color\u00e9 et la th\u00e8se de Walter Benjamin concernant la distraction \u00e9prouv\u00e9e par la masse en architecture et au cin\u00e9ma en opposition \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat contemplatif adopt\u00e9 face \u00e0 un tableau.<\/p>\n<p>Or, le travail de Bernard Evein (1929-2006), d\u00e9corateur et peintre fran\u00e7ais, en m\u00ealant les pratiques architecturales et picturales, interroge le syst\u00e8me de r\u00e9ception de chaque forme artistique. Ses couleurs dont il apprend la ma\u00eetrise aux Beaux-Arts de Nantes aux c\u00f4t\u00e9s de Jacques Demy, qu\u2019elles soient rutilantes ou pastels, prennent possession de deux villes historiques, Cherbourg et Rochefort, les \u00e9t\u00e9s 19 a63 et 1966. Pour les besoins des films, Bernard Evein bouleverse le quotidien des habitants en transformant par la couleur leur quartier. Le film place donc les \u00e9motions \u00e0 m\u00eame les murs de l\u2019espace urbain tout en impliquant les passants dans le geste de cr\u00e9ation. Surtout, l\u2019\u00e9v\u00e9nement cin\u00e9matographique invite les individus distraits \u00e0 t\u00e9moigner, \u00e0 partager leurs sentiments et observer autrement leur lieu de vie. Le d\u00e9cor naturel urbain color\u00e9 devient alors un espace d&rsquo;\u00e9changes, un espace esth\u00e9tique et sensible. En cela, renouvelle-t-il le statut et le comportement du passant en ville ?<\/p>\n<p>Il s\u2019agira d\u2019\u00e9tudier les r\u00e8gles d\u2019application de la couleur dans l\u2019espace urbain au regard de l\u2019habitude et des r\u00e8gles de neutralit\u00e9 ainsi que du comportement de fl\u00e2nerie associ\u00e9 \u00e0 l\u2019architecture. Nous interrogerons ensuite la d\u00e9marche artistique de Bernard Evein, peintre et d\u00e9corateur, aux c\u00f4t\u00e9s des passants et des habitants. Comment transforme-t-il un espace de vie en un espace artistique&nbsp;?<\/p>\n<p><strong>R\u00e8gles de conception d\u2019un espace de vie urbain et color\u00e9 sur le long terme&nbsp;: maintien de l\u2019impression neutre r\u00e9sultat de l\u2019\u00e9tat de distraction <\/strong><\/p>\n<p>Dans l\u2019espace urbain, la couleur suit un parcours particulier des murs aux corps des passants. Elle influence depuis son application jusqu\u2019\u00e0 sa r\u00e9ception, la d\u00e9finition spatiale et l\u2019appr\u00e9hension sensible de l\u2019environnement. Nous \u00e9tudierons pour commencer son influence sur la perception de l\u2019espace. \u00c0 la fois sensation et mati\u00e8re, la couleur demeure un objet complexe, difficile \u00e0 ma\u00eetriser. Les architectes en subissent les cons\u00e9quences. L\u2019espace color\u00e9 se doit d\u2019\u00eatre coh\u00e9rent afin de pr\u00e9server le confort des habitants. C\u2019est pourquoi une charte d\u2019obligations, que nous analyserons ensuite, form\u00e9e selon la physiologie humaine et la notion d\u2019habiter, dicte leurs choix.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence de la couleur, parce qu\u2019elle d\u00e9pend de la captation de la lumi\u00e8re, affecte la perception de l\u2019espace&nbsp;: elle donne tout d\u2019abord les rep\u00e8res visuels n\u00e9cessaires pour distinguer les limites d\u2019une surface par l\u2019accentuation des volumes et pr\u00e9cise les rapports de proportions entre chaque \u00e9l\u00e9ment. L\u2019architecte ma\u00eetrise de cette mani\u00e8re le chemin suivi par la lumi\u00e8re et influe sur l\u2019appr\u00e9ciation des volumes. D\u00e9j\u00e0 en 1924, Theo van Doesburg, peintre et architecte, remarque les capacit\u00e9s de conditionnement de l\u2019espace par la couleur&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 la couleur que les rapports des volumes, recherch\u00e9s par l\u2019architecte, deviennent <em>visibles<\/em>&nbsp;; ainsi la couleur <em>compl\u00e8te<\/em> l\u2019architecture et en est un \u00e9l\u00e9ment <em>essentiel <\/em>[&#8230;]. Imaginons un int\u00e9rieur o\u00f9 toute couleur serait absente, neutre, c\u2019est-\u00e0-dire gris, un espace limit\u00e9 par six plans neutres, gris. Cet espace neutre n\u2019<em>agit pas<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019<em>il n&rsquo;exprime pas ses rapports des proportions<\/em>, et les exprimera d\u2019autant moins, que par un libre acc\u00e8s de la lumi\u00e8re on supprimera les contrastes des coins d&rsquo;ombres. Cet espace<em> inactif<\/em> constitue un <em>vide<\/em> [\u2026]. Dans cet int\u00e9rieur, il est impossible de s\u2019orienter [\u2026]. <em>Tout se confond<\/em>. On ne peut d\u00e9terminer ni espace, ni objet dans leur rapport r\u00e9ciproque. <em>L&rsquo;int\u00e9rieur est aveugle<\/em>. [Or], tout homme rec\u00e8le en lui le d\u00e9sir de voir exprimer de mani\u00e8re <em>visible<\/em>, par des contrastes, les rapports de ce qui l&rsquo;entoure<a href=\"#_edn2\" name=\"_ednref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>Gain de visibilit\u00e9, la couleur met litt\u00e9ralement en lumi\u00e8re les caract\u00e9ristiques d\u2019un lieu&nbsp;: elle le rend commode et lisible en soulignant les rep\u00e8res spatiaux. La position et le choix des teintes \u00e9quilibrent ainsi les rapports de proportions. En outre, le parcours de la couleur d\u00e9pend \u00e9galement de la nature de la mati\u00e8re pigment\u00e9e&nbsp;: une m\u00eame couleur, selon la qualit\u00e9 de la peinture utilis\u00e9e et le support sur lequel elle est d\u00e9pos\u00e9e, n\u2019entretient pas syst\u00e9matiquement le m\u00eame rapport avec la lumi\u00e8re. Par exemple, une mati\u00e8re mate l\u2019absorbe plus et rend les espaces \u00e9triqu\u00e9s. L\u2019architecte sculpte ainsi la lumi\u00e8re selon la nature des teintes, la mati\u00e8re color\u00e9e utilis\u00e9e et la superficie recouverte.<\/p>\n<p>Ajout\u00e9 \u00e0 cela, lors du traitement des informations n\u00e9cessaires \u00e0 la perception des couleurs, le cerveau proc\u00e8de \u00e0 un tri. Par souci d\u2019efficacit\u00e9, certains raccourcis, \u00e0 l\u2019origine des illusions d\u2019optique, sont emprunt\u00e9s. Les effets optiques comme l\u2019induction chromatique, l\u2019illusion de contraste simultan\u00e9 ou tous types de m\u00e9langes optiques impactent fortement le paysage&nbsp;; leur m\u00e9connaissance met profond\u00e9ment en p\u00e9ril un projet architectural. Une m\u00eame couleur, selon son environnement chromatique et lumineux, n\u2019est jamais per\u00e7ue de la m\u00eame mani\u00e8re par le cerveau. C\u2019est pourquoi le choix des couleurs en ville d\u00e9pend moins du go\u00fbt personnel que d\u2019une analyse pr\u00e9cise des propri\u00e9t\u00e9s optiques de la couleur soit, concr\u00e8tement, d\u2019une \u00e9tude des conditions m\u00e9t\u00e9orologiques et environnementales du milieu.<\/p>\n<p>La notion d\u2019habitation et d\u2019appropriation d\u2019un espace ne d\u00e9pend pas exclusivement de la physiologie humaine. Colorer un espace demeure \u00e9galement un acte politique et patrimonial. Un projet architectural se trouve effectivement au croisement d\u2019un \u00ab&nbsp;nombre consid\u00e9rable de d\u00e9terminations composites (financi\u00e8res, techniques, esth\u00e9tiques, g\u00e9om\u00e9triques, sociales, administratives, etc. <a href=\"#_edn3\" name=\"_ednref3\">[3]<\/a>)&nbsp;\u00bb. Rohmer rappelait \u00e0 ses \u00e9tudiants&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">La couleur est le premier \u00e9l\u00e9ment du cin\u00e9ma. Je pense \u00e0 elle [\u2026] avant de penser \u00e0 tout autre chose. Si l\u2019on pense \u00e0 elle apr\u00e8s, c\u2019est trop tard. Le cin\u00e9ma, ce n&rsquo;est pas de la peinture, il n\u2019autorise pas le repentir, la couleur, il faut y songer en premier lieu<a href=\"#_edn4\" name=\"_ednref4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>Effectivement, l\u2019application de la couleur au cin\u00e9ma d\u00e9pend d\u2019un lent et on\u00e9reux processus de cr\u00e9ation o\u00f9 les cons\u00e9quences d\u2019un mauvais choix ne peuvent \u00eatre corrig\u00e9es d\u2019un coup de pinceau mais peuvent fortement entacher la qualit\u00e9 ou bien l\u2019important budget du film. Il en est de m\u00eame en architecture&nbsp;: les enjeux financiers sont de taille. Impossible de revenir en arri\u00e8re une fois le chantier d\u00e9marr\u00e9, et impossible de voir r\u00e9ellement le fruit de son travail avant l\u2019inauguration du lieu. Au cours d\u2019un entretien, B\u00e9atrice Taburet, urbaniste coloriste, insiste sur l\u2019incapacit\u00e9 des professionnels \u00e0 pr\u00e9voir tous les effets de la couleur (objet par nature impr\u00e9visible) malgr\u00e9 les simulations et effets-tests. En cela, son application d\u00e9pend d\u2019un long travail en amont et des capacit\u00e9s de pr\u00e9diction de l\u2019architecte. D\u2019autant plus que la couleur dans l\u2019espace urbain n\u2019est pas \u00e9ph\u00e9m\u00e8re mais durable et percutante, il est donc n\u00e9cessaire de pr\u00e9voir son \u00e9tiolement. Selon la nature des films protecteurs, les conditions m\u00e9t\u00e9orologiques ou l\u2019exposition aux ultraviolets, chaque rencontre de mati\u00e8res suscite des ph\u00e9nom\u00e8nes vari\u00e9s \u00e0 anticiper.<\/p>\n<p>Pour continuer, que ce soit dans le cas d\u2019une nouvelle construction ou travaux de ravalement, la place de la couleur, selon B\u00e9atrice Taburet, n\u2019est pas au premier plan&nbsp;: il ne s\u2019agit pas de proposer une lecture de la couleur mais une lecture de l\u2019architecture par l\u2019interm\u00e9diaire de la couleur. Son rapport \u00e0 la lumi\u00e8re permet de souligner les caract\u00e9ristiques du b\u00e2timent. Ainsi, lors de la premi\u00e8re expertise, en plus de l\u2019\u00e9tude du cadre environnemental, la coloriste \u00e9tudie la composition et l\u2019histoire de l\u2019\u00e9difice. La couleur est pens\u00e9e pour mettre en lumi\u00e8re l\u2019architecture, souligner les caract\u00e9ristiques plastiques du lieu et pr\u00e9server au mieux l\u2019esprit de la b\u00e2tisse. Cette question de pr\u00e9servation d\u00e9pend du respect du patrimoine : penser la durabilit\u00e9 d\u2019une nouvelle couleur en accord avec ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs au regard des mat\u00e9riaux et de l\u2019\u00e9tat m\u00e9t\u00e9orologique de la r\u00e9gion concern\u00e9e, comprend naturellement son inscription dans l\u2019histoire. Certains organismes comme les B\u00e2timents de France pour les monuments class\u00e9s, le Code Wallon de l\u2019Am\u00e9nagement du Territoire, de l\u2019Urbanisme, du Patrimoine et de l\u2019\u00c9nergie, les Conseils d\u2019architecture, d\u2019urbanisme et d\u2019environnement, et des organismes d\u00e9partementaux veillent au respect de la culture en r\u00e9gulant les d\u00e9cisions des particuliers et professionnels par la prescription de certaines r\u00e8gles. Ils accordent ainsi des agr\u00e9ments aux projets cens\u00e9s qui tiennent compte du patrimoine. Afin de recevoir un agr\u00e9ment, les coloristes garantissent l\u2019unit\u00e9 et la coh\u00e9rence esth\u00e9tique de l\u2019espace mis en couleurs. Il ne s\u2019agit pas de marquer le territoire par l\u2019ajout d\u2019une couleur pimpante mais d\u2019\u00e9tudier l\u2019inscription de leurs choix dans l\u2019esth\u00e9tique g\u00e9n\u00e9rale de la rue ou d\u2019un point de mire. Que ce soit les couleurs influenc\u00e9es par les conditions naturelles ou celles d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pos\u00e9es sur les habitations voisines, toutes forment ensemble une palette spatiale essentielle \u00e0 la coordination physique et esth\u00e9tique de la ville. Cette derni\u00e8re est, par d\u00e9finition, un espace collectif o\u00f9 chacun se doit de participer et respecter le lieu de vie. Colorer la ville est un acte civique.<\/p>\n<p>Chercher une forme de coh\u00e9rence d\u00e9pend principalement de la peur de la saturation chromatique du paysage. Les espaces, fruits des changements color\u00e9s, sont des lieux de vie. En tant que tels, les urbanistes pensent au paysage mais \u00e9galement aux capacit\u00e9s des habitants \u00e0 supporter les changements ou les audaces color\u00e9es sur le long terme. La couleur n\u2019a pas seulement une influence sur les volumes, elle agit \u00e9galement sur l\u2019\u00e9tat physique et psychique des individus. Les couleurs envoient des messages nerveux qui excitent l\u2019organisme. Certains courants \u00e9sot\u00e9riques comme l\u2019ayurv\u00e9da le confirment&nbsp;: il consid\u00e8re par exemple que \u00ab&nbsp;le rouge stimule le foie et la circulation du sang [\u2026] [ou] que le vert [\u2026] diminue la tension sanguine<a href=\"#_edn5\" name=\"_ednref5\">[5]<\/a>&nbsp;\u00bb. La couleur interagit directement avec le corps et aussi avec l\u2019esprit. Le cerveau associe les go\u00fbts, l\u2019histoire personnelle et\/ou collective, la culture de chacun, \u00e0 une ambiance color\u00e9e. Michel Pastoureau, historien sp\u00e9cialiste de la couleur, ajoute :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">Les couleurs ne sont pas anodines, bien au contraire. Elles v\u00e9hiculent des codes, des tabous, des pr\u00e9jug\u00e9s auxquels nous ob\u00e9issons sans le savoir, elles poss\u00e8dent des sens vari\u00e9s qui influencent profond\u00e9ment notre environnement, nos comportements, notre langage et notre imaginaire<a href=\"#_edn6\" name=\"_ednref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>La couleur accompagne l\u2019individu en participant activement \u00e0 la personnalisation de son champ de vision et en tenant un r\u00f4le fondamental dans son rapport au r\u00e9el. Vectrice d\u2019\u00e9motions, elle d\u00e9cide la relation physique mais aussi psychologique de l\u2019homme \u00e0 son lieu de vie. Par cons\u00e9quent, de peur de d\u00e9stabiliser les individus, les professionnels recherchent un certain type d\u2019harmonie pour former ce que Tatiana Semenova, directrice du Centre de la Couleur de Moscou, nomme \u00ab&nbsp;\u00e9quilibre visuel<a href=\"#_edn7\" name=\"_ednref7\">[7]<\/a>&nbsp;\u00bb ; \u00e9quilibre favorable \u00ab&nbsp;\u00e0 cr\u00e9er des espaces agr\u00e9ables \u00e0 vivre<a href=\"#_edn8\" name=\"_ednref8\">[8]<\/a>&nbsp;\u00bb. Cela n\u2019emp\u00eache pas l\u2019intervention de la couleur en ville mais elle est pens\u00e9e pour devenir une habitude que les habitants percevront machinalement. Les architectes tentent donc de rendre le lieu de vie, confortable. Theo van Doesburg recherchait ce m\u00eame \u00e9quilibre qu&rsquo;il nomme \u00ab&nbsp;neutralit\u00e9<a href=\"#_edn9\" name=\"_ednref9\">[9]<\/a>&nbsp;\u00bb par l\u2019ordonnance, la proportion et la valeur des couleurs&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">Un int\u00e9rieur bien r\u00e9ussi dans toutes ses parties donne une impression neutre, parce qu\u2019il n\u2019y domine aucune forme d\u2019un individualisme capricieux, ni aucune couleur qui capte notre regard. Aussi longtemps que des d\u00e9tails ou des objets sp\u00e9ciaux se font remarquer, soit par leurs couleurs, soit par leurs formes, l\u2019unit\u00e9 n\u2019est pas r\u00e9alis\u00e9e. Si, au contraire, l\u2019unit\u00e9 est r\u00e9alis\u00e9e [\u2026] chaque couleur conserve sa force propre<a href=\"#_edn10\" name=\"_ednref10\">[10]<\/a>.<\/p>\n<p>Peu importe ici que l\u2019espace soit int\u00e9rieur ou urbain, l\u2019id\u00e9e d\u00e9velopp\u00e9e reste la m\u00eame&nbsp;: si la couleur est manipul\u00e9e dans la conception d\u2019un espace en volumes, une forme de neutralit\u00e9 (soit un rapport \u00e9quilibr\u00e9 entre chaque couleur) est attendue. \u00ab&nbsp;Chercher l\u2019impression neutre<a href=\"#_edn11\" name=\"_ednref11\">[11]<\/a>&nbsp;\u00bb revient \u00e0 pr\u00e9server l\u2019individu des sensations trop fortes ou du moins \u00e0 r\u00e9guler ses \u00e9motions sur une ligne continue, l\u2019habitude.<\/p>\n<p>Les r\u00e8gles d\u2019application de la couleur en ville maintiennent le familier. Pr\u00e9server ainsi l&rsquo;individu de l\u2019\u00e9tonnement fait du passant, un \u00eatre fl\u00e2neur et passif. Ces deux caract\u00e9ristiques ne d\u00e9pendent pas uniquement de l\u2019\u00e9quilibre confortable entretenu par les r\u00e9glementations<em>. <\/em>Walter Benjamin lui-m\u00eame cite dans <em>L\u2019\u0152uvre d&rsquo;art \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de sa reproductibilit\u00e9 technique <\/em>cet \u00e9tat de passivit\u00e9 associ\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de distraction. Il revient sur les diff\u00e9rences entre la r\u00e9ception d\u2019une peinture et d\u2019un film : le premier laisserait le temps aux spectateurs de p\u00e9n\u00e9trer intimement l\u2019\u0153uvre pour l\u2019\u00e9tudier et en d\u00e9couvrir son aura, tandis que le second, form\u00e9 d\u2019une vive accumulation d\u2019images per\u00e7ues en collectivit\u00e9, ne permettrait pas aux spectateurs, distraits par la vivacit\u00e9 d\u2019un mouvement, d\u2019int\u00e9grer pleinement l\u2019univers repr\u00e9sent\u00e9. Il compare ainsi le cin\u00e9ma \u00e0 l\u2019architecture en tant qu\u2019elles sont deux formes d\u00e9termin\u00e9es par le mouvement, l\u2019habitude et l\u2019acte collectif de r\u00e9ception. Il l\u2019\u00e9crit ainsi&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">L\u2019\u00e9l\u00e9ment distrayant [des films] est bas\u00e9 sur les changements de lieu et de plan qui assaillent le spectateur par \u00e0-coups. Que l\u2019on compare la toile sur laquelle se d\u00e9roule le film \u00e0 la toile du tableau&nbsp;; l\u2019image sur la premi\u00e8re se transforme, mais non l\u2019image sur la seconde. Cette derni\u00e8re invite le spectateur \u00e0 la contemplation. Devant elle, il peut s\u2019abandonner \u00e0 ses associations. Il ne le peut devant une prise de vue. \u00c0 peine son \u0153il l\u2019a-t-elle saisi que d\u00e9j\u00e0 elle s&rsquo;est m\u00e9tamorphos\u00e9e. Elle ne saurait \u00eatre fix\u00e9e. [\u2026] Celui qui se recueille devant l\u2019\u0153uvre d\u2019art [picturale] s\u2019y plonge : il y p\u00e9n\u00e8tre comme ce peintre chinois qui disparut dans le pavillon peint sur le fond de son paysage. Par contre, la masse, de par sa distraction m\u00eame, recueille l\u2019\u0153uvre d\u2019art dans son sein, elle lui transmet son rythme de vie, elle l\u2019embrasse de ses flots. L\u2019architecture en est un exemple des plus saisissants. De tout temps elle offrit le prototype d\u2019un art dont la r\u00e9ception r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la collectivit\u00e9 s\u2019effectuait dans la distraction. [\u2026] Il n\u2019existe rien dans la perception tactile qui corresponde \u00e0 ce qu\u2019est la contemplation dans la perception optique. La r\u00e9ception tactile s\u2019effectue moins par la voie de l\u2019attention que par celle de l\u2019habitude. En ce qui concerne l\u2019architecture, l\u2019habitude d\u00e9termine dans une large mesure m\u00eame la r\u00e9ception optique. Elle aussi, de par son essence, se produit bien moins dans une attention soutenue que dans une impression fortuite. [\u2026] S\u2019habituer, le distrait le peut aussi<a href=\"#_edn12\" name=\"_ednref12\">[12]<\/a>.<\/p>\n<p>En opposition au r\u00e9gime contemplatif, le r\u00e9gime de distraction en architecture et au cin\u00e9ma reposerait davantage sur un acte collectif et inconscient de perception r\u00e9gi par l\u2019habitude. Le passant fl\u00e2neur ne prend pas le temps d\u2019int\u00e9grer pleinement l\u2019\u0153uvre \u00e0 laquelle il fait face. La neutralit\u00e9 (\u00ab&nbsp;absence apparente d\u2019expressivit\u00e9 \u00e9motive&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn13\" name=\"_ednref13\">[13]<\/a>) cherch\u00e9e en architecture confirme les propos de Benjamin en pla\u00e7ant les passants dans un \u00e9tat de fl\u00e2nerie inconscient. L\u2019individu re\u00e7oit les informations n\u00e9cessaires pour comprendre sa position mais cela reste un \u00e9tat flottant, un acte de r\u00e9ception cantonn\u00e9 au m\u00e9canisme physique de perception sans approfondissement intelligible et cognitif des donn\u00e9es sensorielles. L\u2019\u00e9tude des caract\u00e9ristiques d\u2019organisation de la couleur en ville t\u00e9moigne ainsi de la recherche perp\u00e9tuelle et contemporaine de l\u2019impression neutre d\u00e9velopp\u00e9e par Theo van Doesburg et de ses cons\u00e9quences sur le comportement du passant d\u00e9crit par Benjamin.<\/p>\n<p>En somme, les conditions d\u2019organisation des couleurs dans l\u2019espace de vie urbain d\u00e9terminent les caract\u00e9ristiques de notre environnement visuel et ses modes de perception. En ville, l\u2019impression neutre pr\u00e9serve les individus de l\u2019inattendu puis de l\u2019\u00e9tonnement. Pourtant, l\u2019effet surprenant serait \u00e0 m\u00eame d\u2019interrompre le flux des impressions fortuites pour attirer et maintenir l\u2019attention des individus de passage&nbsp;; attention favorable \u00e0 la contemplation. Dans la rue, voie de circulation ou aire commerciale, les individus semblent fatalement cantonn\u00e9s \u00e0 un vain destin. C\u2019\u00e9tait sans compter sur le travail d\u2019un d\u00e9corateur de cin\u00e9ma, Bernard Evein. Il remet en question, de par ses techniques, outils et espace de travail, le sort des passants.<\/p>\n<p><strong>R\u00e8gles et libert\u00e9 de conception d\u2019un d\u00e9cor naturel en couleurs&nbsp;: espace d\u2019exp\u00e9rimentations architecturales et invitation \u00e0 la contemplation <\/strong><\/p>\n<p>Les d\u00e9cors naturels et en couleurs de Bernard Evein pour, entre autres, <em>Les Parapluies de Cherbourg<\/em> (1964, Jacques Demy) et <em>Les Demoiselles de Rochefort<\/em> (Jacques Demy, 1967), bien qu\u2019ils appartiennent au domaine du cin\u00e9ma \u00ad\u00ad\u00ad\u00ad\u00ad\u2013 lui-m\u00eame per\u00e7u comme un art de la distraction \u00ad\u00ad\u00ad\u00ad\u00ad\u2013 interrogent les conditions de l\u2019\u00e9tat de fl\u00e2nerie en architecture. En effet, \u00ab&nbsp;connu surtout pour sa science des couleurs<a href=\"#_edn14\" name=\"_ednref14\">[14]<\/a>&nbsp;\u00bb, Bernard Evein, qui se pr\u00e9sente comme un d\u00e9corateur peintre<a href=\"#_edn15\" name=\"_ednref15\">[15]<\/a>, produit une \u0153uvre aussi hybride que sa formation aux Beaux-Arts et \u00e0 l&rsquo;IDHEC&nbsp;; une \u0153uvre qui unit art pictural (et donc li\u00e9 \u00e0 la contemplation) et art du d\u00e9cor (li\u00e9 au cin\u00e9ma et \u00e0 l\u2019architecture&nbsp;; \u00e0 la distraction et \u00e0 l\u2019habitude). Ainsi, les cherbourgeois entre le mois d\u2019ao\u00fbt et le mois d\u2019octobre de l\u2019ann\u00e9e 1963, et les rochefortois du mois de mai \u00e0 ao\u00fbt 1966, voient leur quartier se transformer au gr\u00e9 de l\u2019imagination de Jacques Demy. En donnant forme au projet de ce dernier, Bernard Evein non seulement rompt les codes d&rsquo;application de la couleur en ville mais d\u00e9passe \u00e9galement les <em>a priori<\/em> entretenus par la plupart des techniciens envers la couleur \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950 mais \u00e9galement par les architectes en proie \u00e0 l\u2019anarchie chromatique :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">\u00c0 l\u2019\u00e9poque, on n\u2019osait pas trop exp\u00e9rimenter avec la couleur, on faisait encore beaucoup de d\u00e9cors gris, et des d\u00e9corateurs chevronn\u00e9s m\u2019ont dit qu\u2019une demi-heure dans [le] d\u00e9cor enti\u00e8rement rouge [du <em>Bel Indiff\u00e9rent, <\/em>1957], \u00e7a ne serait jamais supportable<a href=\"#_edn16\" name=\"_ednref16\">[16]<\/a>.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cette premi\u00e8re exp\u00e9rience, Bernard Evein va plus loin et propose plus d\u2019une heure et demie de projection de couleurs rutilantes soit plusieurs mois d\u2019exposition de teintes flamboyantes sur les murs de Cherbourg et Rochefort.<\/p>\n<p>Colorer aussi audacieusement deux villes sous les yeux des habitants est rendu possible par les conditions de tournage. Colorer une ville sur le long terme ou dans le cadre d\u2019un tournage de quelques mois pr\u00e9sente de nombreuses diff\u00e9rences. Tout d\u2019abord, la couleur n&rsquo;est pas envisag\u00e9e de la m\u00eame mani\u00e8re par un architecte ou par un d\u00e9corateur. D\u00e9j\u00e0, le contexte de cr\u00e9ation diff\u00e8re&nbsp;: l\u2019architecte pense la couleur sur le long terme selon des exigences humaines et des ordonnances politiques ; le d\u00e9corateur quant \u00e0 lui pense la couleur selon le temps du r\u00e9cit \u00e0 mettre en sc\u00e8ne et selon les d\u00e9sirs de cr\u00e9ation d\u2019un r\u00e9alisateur. Il est certes contraint par certaines particularit\u00e9s techniques, par le budget, par les autorisations non n\u00e9gligeables des mairies ou des propri\u00e9taires, mais la dur\u00e9e d\u00e9termin\u00e9e des transformations lui offre un champ de possibilit\u00e9s plus vaste&nbsp;: les changements sont \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Quand \u00ab&nbsp;[le d\u00e9cor de cin\u00e9ma] est une b\u00e2tisse unique, souvent vou\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre<a href=\"#_edn17\" name=\"_ednref17\">[17]<\/a>&nbsp;\u00bb, l\u2019architecture r\u00e9pond au besoin humain constant de se loger ; par cons\u00e9quent, le d\u00e9cor naturel au cin\u00e9ma, parce qu\u2019il est temporaire, autorise de plus grandes audaces. Sous l&rsquo;\u00e9gide de la rassurante rengaine journalistique \u00ab&nbsp;pour les besoins du film<a href=\"#_edn18\" name=\"_ednref18\">[18]<\/a>&nbsp;\u00bb et de la connaissance de la date de fin de tournage, les habitants et les municipalit\u00e9s sont plus \u00e0 m\u00eame d\u2019accepter le changement. D\u2019o\u00f9 la syst\u00e9matique promesse de Bernard Evein faite aux propri\u00e9taires&nbsp;: \u00e0 M. Capon, pr\u00e9sident des Enfants de Cherbourg dont la salle de classe a \u00e9t\u00e9 repeinte en rouge vif \u00ab&nbsp;Rassurez-vous M. le Pr\u00e9sident, si le rouge ne vous pla\u00eet pas, on vous repeindra les murs de la couleur que vous souhaitez<a href=\"#_edn19\" name=\"_ednref19\">[19]<\/a>&nbsp;\u00bb ; et aux responsables de la compagnie d\u2019assurance de Rochefort qui refuse de voir les volets de leur lieu de travail repeints&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;Ils n\u2019ont m\u00eame pas voulu qu\u2019on repeigne leurs volets alors qu\u2019on leur assurait de les remettre apr\u00e8s \u00e0 la couleur qu&rsquo;ils voulaient<a href=\"#_edn20\" name=\"_ednref20\">[20]<\/a>&nbsp;\u00bb. Dans le premier cas, l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re rassure. Michel Bodiguel, journaliste charg\u00e9 de couvrir l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u00e0 Cherbourg, et l\u2019\u00e9quipe de tournage l\u2019ont bien compris&nbsp;: chaque article publi\u00e9, que ce soit des entretiens ou la description des \u00e9v\u00e9nements, insiste sur l\u2019id\u00e9e du passage et non de l\u2019installation des \u00e9quipes dans la ville.<\/p>\n<p>Audaces \u00e9galement motiv\u00e9es par le caract\u00e8re exceptionnel d\u2019un tournage&nbsp;: la r\u00e9alisation d\u2019un film est un spectacle en lui-m\u00eame. Le temps d\u2019un \u00e9t\u00e9, la ville se transforme en un plateau et attire les badauds. Beaucoup souhaitent vivre l\u2019exp\u00e9rience et r\u00e9pondent favorablement \u00e0 la demande de collaboration de R\u00e9gis Urbain, r\u00e9gisseur g\u00e9n\u00e9ral des <em>Parapluies,<\/em> \u00e0 la recherche de cinq cents figurants et de professionnels pr\u00eats \u00e0 soutenir l\u2019\u00e9quipe de la d\u00e9coration. En plus des trente personnes qui la composent, Bernard Evein \u00ab&nbsp;n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 faire appel \u00e0 la main d\u2019\u0153uvre locale, notamment \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Beaux-Arts<a href=\"#_edn21\" name=\"_ednref21\">[21]<\/a>&nbsp;\u00bb ; c&rsquo;est ainsi que, par exemple, \u00ab&nbsp;Ren\u00e9 Dufour [pompier], avec son camarade des Beaux-Arts Edmond Roquier, participe \u00e0 la d\u00e9coration du film sous la tr\u00e8s comp\u00e9tente direction d&rsquo;un professeur de l\u2019\u00c9cole, M. Hubert Gallien<a href=\"#_edn22\" name=\"_ednref22\">[22]<\/a>&nbsp;\u00bb. Par l\u2019interm\u00e9diaire de la presse qui entretient le lien entre la population et l\u2019\u00e9quipe de tournage, le r\u00e9alisateur implique pleinement la population dans la cr\u00e9ation du film. Le caract\u00e8re sensationnel et festif s\u00e9duit. Les couleurs appliqu\u00e9es soutiennent l\u2019ambiance unique qui r\u00e8gne dans les rues. \u00c0 l\u2019image du carnaval de Cherbourg ou de la kermesse install\u00e9e sur la Place Colbert de Rochefort, le tournage reste un retournement encadr\u00e9 et provisoire des codes du quotidien o\u00f9 l\u2019on aime se perdre avec l\u2019assurance de revenir \u00e0 la normale. Le temps exceptionnel du tournage galvanise ainsi une ville. Bien qu\u2019elle soit construite et elle-m\u00eame mise en sc\u00e8ne, la libert\u00e9 gagn\u00e9e au regard de la confiance des habitants autorise davantage les tentatives esth\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Lib\u00e9r\u00e9 des conventions, Bernard Evein d\u00e9passe les ordonnances des organismes de surveillance. Certes, l\u2019architecture et le d\u00e9cor de cin\u00e9ma partagent de nombreux points communs, mais le d\u00e9corateur nantais n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 d\u00e9tourner certaines r\u00e8gles qui r\u00e9gissent les gestes de l\u2019architecte pour proposer un espace visuel (en opposition \u00e0 un \u00ab&nbsp;lieu juste<a href=\"#_edn23\" name=\"_ednref23\">[23]<\/a>&nbsp;\u00bb pens\u00e9 pour les besoins fonctionnels des habitants) et pictural. Au cin\u00e9ma, la couleur n\u2019est pas destin\u00e9e \u00e0 mettre en lumi\u00e8re les qualit\u00e9s architecturales de la ville, mais bien plut\u00f4t \u00e0 cr\u00e9er une ambiance et \u00e0 servir un sc\u00e9nario. Alors que B\u00e9atrice Taburet commence par \u00e9tudier les caract\u00e9ristiques d\u2019une b\u00e2tisse (soit l&rsquo;objet destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre color\u00e9), Bernard Evein suit le mouvement inverse et \u00ab&nbsp;pense d\u2019abord surtout \u00e0 l\u2019ambiance [\u2026] et aux couleurs<a href=\"#_edn24\" name=\"_ednref24\">[24]<\/a>&nbsp;\u00bb. Tout particuli\u00e8rement avec Jacques Demy, il r\u00e9alise ses maquettes au cours de l&rsquo;\u00e9criture du projet accompagn\u00e9 de notes de musique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour <em>Les Demoiselles<\/em>, nous \u00e9tions \u00e0 Noirmoutier au moulin de Jacques. Legrand au piano en train de chercher des th\u00e8mes et moi en train de dessiner<a href=\"#_edn25\" name=\"_ednref25\">[25]<\/a> \u00bb. Cette fa\u00e7on de cr\u00e9er en musique et selon une ligne directrice qui n\u2019est autre qu\u2019une \u00e9motion influence naturellement la consid\u00e9ration de la couleur dans le projet&nbsp;: elle est un outil sensible. Ils affirment ainsi travailler selon des sensations et leur intuition. Certes, par la suite, les d\u00e9corateurs prendront en compte les effets de la couleur sur la perception des volumes, mais plus largement et dans un premier temps, ce sont ses effets sensibles qui les pr\u00e9occupent.<\/p>\n<p>Bien que les sensations soient au c\u0153ur du projet, il existe tout de m\u00eame un dialogue entre, ce que nous pourrions appeler la ville-support et l\u2019esprit du film. Durant la phase d\u2019\u00e9criture, Jacques Demy parcourt la France \u00e0 la recherche du lieu propice au tournage ; ce choix peut modifier les premi\u00e8res \u00e9bauches mises au point avec Bernard Evein qui, \u00e0 partir de l\u2019esprit architectural du lieu, doit repenser les d\u00e9cors. Le tout est de marier l\u2019ambiance du film et l\u2019esprit de la ville. Pour <em>Les Demoiselles,<\/em> par exemple, avant que Rochefort ne soit d\u00e9finitivement choisi, Bernard Evein avait cr\u00e9\u00e9 tout un univers forain plus sombre avec une m\u00e9nagerie et des trap\u00e9zistes&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019aurais voulu faire un film en rouge et violet. Jacques disait&nbsp;: pourquoi pas&nbsp;? Mais quand j\u2019ai vu la ville de Rochefort, je me suis dit que je ne pouvais pas. C&rsquo;est la ville qui nous entra\u00eene \u00e0 faire quelque chose<a href=\"#_edn26\" name=\"_ednref26\">[26]<\/a>&nbsp;\u00bb. Dans la ville comme dans le film, l\u2019intuition et les sensations priment.<\/p>\n<p>Les couleurs ne sont pas choisies au hasard et dispos\u00e9es \u00e7\u00e0 et l\u00e0 au gr\u00e9 des envies. Leur position d\u00e9pend, entre autres, de leur r\u00f4le au sein du film. L\u2019effet sensoriel qu\u2019une teinte produit influencera le choix de sa pr\u00e9sence dans une sc\u00e8ne. Les stimuli-sensoriels provoqu\u00e9s sont finalement employ\u00e9s au cin\u00e9ma pour accompagner la narration. En ce sens, Yannick Mouren parle de la couleur comme la structure sous-jacente ou soutien de la structure narrative dans son ouvrage <em>La Couleur au cin\u00e9ma<\/em>. Il est vrai que la couleur d\u00e9termine le registre de chacun des films en soutenant symboliquement l\u2019enjeu dramatique : pour le drame cherbourgeois, les nombreuses couleurs satur\u00e9es absorbent le peu de lumi\u00e8re d\u2019un temps de pluie&nbsp;; pour le film de Rochefort sur la joie, les teintes pastels et la dominance de blanc r\u00e9verb\u00e8rent le soleil d\u2019un bel \u00e9t\u00e9. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d\u2019un unique d\u00e9cor, Bernard Evein prend en compte non seulement la symbolique des couleurs, mais \u00e9galement l\u2019effet physique produit sur les corps. C\u2019est pourquoi la terrasse du caf\u00e9 de Cherbourg o\u00f9 Madeleine (Ellen Farmer) et Guy (Nino Castelnuovo) se retrouvent \u00e0 la fin de la d\u00e9pression de ce dernier et lors de la victoire amoureuse de la jeune femme, est enti\u00e8rement peinte en minium, un antirouille orange flamboyant : cet \u00e9clat marque une rupture explicite entre la partie tr\u00e8s sombre du retour d\u2019Alg\u00e9rie et l\u2019annonce de l\u2019\u00e9t\u00e9 juin 1959. Surtout, la concentration d\u2019une couleur si intense sur un petit espace excite in\u00e9vitablement le corps. Les effets de la couleur orange sont ainsi d\u00e9crits par Bernard Andrieu&nbsp;: \u00ab&nbsp;couleur anti-fatigue, stimule le syst\u00e8me respiratoire et aide \u00e0 la fixation du calcium. Favorise la bonne relation corps-esprit, augmente l\u2019optimisme. Tonique sexuel<a href=\"#_edn27\" name=\"_ednref27\">[27]<\/a>&nbsp;\u00bb.&nbsp; L\u2019instinct de Bernard Evein ne l\u2019a pas tromp\u00e9&nbsp;: m\u00eame si le d\u00e9corateur ignorait un tel impact physique, en se fiant \u00e0 ses sens et \u00e0 une impulsion hors du jugement raisonn\u00e9, il a naturellement associ\u00e9 la couleur ensoleill\u00e9e \u00e0 une sc\u00e8ne de regain d\u2019\u00e9nergie (fin de la d\u00e9pression), pr\u00e9misses amoureuses (demande de fian\u00e7ailles) et victoire personnelle (conqu\u00eate de l\u2019\u00eatre aim\u00e9).<\/p>\n<p>\u00c0 la diff\u00e9rence de l\u2019architecte, le d\u00e9corateur, parce que le caract\u00e8re exceptionnel du tournage le lui permet, prend le contre-pied des pr\u00e9ceptes fondateurs de Theo van Doesburg. Bernard Evein intensifie les \u00ab contrastes<a href=\"#_edn28\" name=\"_ednref28\">[28]<\/a> \u00bb en appliquant par exemple l\u2019orange flamboyant du caf\u00e9 \u00e0 sa couleur compl\u00e9mentaire, le bleu du magasin attenant, et rench\u00e9rit \u00ab les rapports de proportions<a href=\"#_edn29\" name=\"_ednref29\">[29]<\/a>&nbsp;\u00bb en choisissant des couleurs dominantes qui attirent l\u2019\u0153il et transforment les volumes. L\u2019espace de la ville n\u2019est pas \u00ab inactif<a href=\"#_edn30\" name=\"_ednref30\">[30]<\/a> \u00bb, au contraire, il est hyperactif. Bernard Evein interroge ainsi l\u2019espace habit\u00e9 et sa composition en d\u00e9tournant les m\u00e9thodes et bravant les habitudes visuelles. Cette intrusion saisissante du sensible dans le quotidien rompt l\u2019habitude de la r\u00e9ception optique de l\u2019architecture ; les teintes choisies \u00e9tonnent et arr\u00eatent le mouvement des passants. Ils \u00e9mettent par cons\u00e9quent un jugement sur l\u2019espace c\u00f4toy\u00e9&nbsp;:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">Vert et bleu. Voil\u00e0 deux couleurs qui \u00e9tonnent beaucoup les nombreux visiteurs du hall de La Poste de la Manche, \u00ab\u00a0C&rsquo;est abominable&nbsp;!\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Quel mauvais go\u00fbt&nbsp;!\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Mais avez-vous vu&nbsp;?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0C&rsquo;est d&rsquo;un baroque&nbsp;!&#8230;\u00a0\u00bb etc. La liste est encore longue, ces jugements s\u2019adressent tout naturellement aux cloisons du hall dont certains panneaux, pour les besoins du film <em>Les Parapluies de Cherbourg<\/em> ont \u00e9t\u00e9 repeints en bleu p\u00e2le. L\u2019encadrement a conserv\u00e9 un vert agressif et l\u2019harmonie de ces deux couleurs ne manque pas de faire couler beaucoup de salive<a href=\"#_edn31\" name=\"_ednref31\">[31]<\/a>.<\/p>\n<p>Peu importe que les commentaires soient n\u00e9gatifs, c\u2019est bien plus la capacit\u00e9 des habitants \u00e0 \u00e9prouver et \u00e0 verbaliser une \u00e9motion esth\u00e9tique troublante qui compte. L\u2019\u00e9tonnant interrompt le mouvement de la distraction ; les choix audacieux de coloration les interpellent. Cette rupture de la cha\u00eene des habitudes est une opportunit\u00e9.<\/p>\n<p>Les passants n\u2019entretiennent plus le m\u00eame rapport \u00e0 leur espace de vie&nbsp;: il est d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 et \u00e9prouvant. Leurs habitudes sont rompues. Pour autant, une telle manipulation de la couleur est le r\u00e9sultat d\u2019une r\u00e9flexion artistique. Bernard Evein peint la ville comme il travaillerait une toile. En effet, plusieurs m\u00e9thodes d\u2019organisation et de rencontre des teintes utilis\u00e9es en peinture sont retrouv\u00e9es dans les rues. Cette correspondance rappelle la formation des Beaux-Arts suivie par Bernard Evein et Jacques Demy dont les \u00e9changes confirment l\u2019affiliation des disciplines&nbsp;: \u00ab&nbsp;il me donne quelques indications&nbsp;: pense au bleu de Matisse, \u00e0 Mir\u00f3<a href=\"#_edn32\" name=\"_ednref32\">[32]<\/a>&#8230;&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;j\u2019aurais aim\u00e9 qu\u2019on fasse un jour un Braque ou un Picasso cubiste<a href=\"#_edn33\" name=\"_ednref33\">[33]<\/a>&#8230;&nbsp;\u00bb. Pour <em>Les Demoiselles<\/em>, les d\u00e9cors rappellent davantage le travail de Nicky de Saint Phalle dont une pratique artistique (l\u2019explosion de sacs de peinture au revolver) est cit\u00e9e dans le film par l&rsquo;interm\u00e9diaire du galeriste, Guillaume Lancien (Jacques Riberolles). L\u2019id\u00e9e d\u2019appliquer la couleur dans les d\u00e9cors comme on la d\u00e9poserait sur une toile n\u2019est pas \u00e9tonnante&nbsp;: \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, peu de techniques d\u2019agencement de la couleur \u00e0 l&rsquo;image ont \u00e9t\u00e9 institutionnalis\u00e9es. Nous supposons donc que Bernard Evein met naturellement \u00e0 profit ses connaissances personnelles pour ma\u00eetriser les couleurs des d\u00e9cors. Ainsi, ses maquettes t\u00e9moignent de la place laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019art pictural. Au contraire des d\u00e9corateurs architectes comme Jacques Saulnier, collaborateur et ami, Bernard Evein se concentre davantage sur l\u2019ambiance. Aucune mesure pr\u00e9cise n\u2019est annonc\u00e9e, les questions de proportion passent par les choix de couleurs et de sources lumineuses. Par exemple, les quelques touches color\u00e9es des arbres de la maquette de la Place Colbert et des volets bleus, jaunes et roses sont parsem\u00e9es ici et l\u00e0 au fil des lignes ondulantes des immeubles rochefortois.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2395\" aria-describedby=\"caption-attachment-2395\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-2395\" src=\"http:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IS3_LC_06052019_IMGS-300x231.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"462\" srcset=\"https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IS3_LC_06052019_IMGS-300x231.jpg 300w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IS3_LC_06052019_IMGS-768x591.jpg 768w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IS3_LC_06052019_IMGS-1689x1300.jpg 1689w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IS3_LC_06052019_IMGS-700x539.jpg 700w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IS3_LC_06052019_IMGS-680x523.jpg 680w, https:\/\/imagessecondes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IS3_LC_06052019_IMGS-280x215.jpg 280w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2395\" class=\"wp-caption-text\">Fig. 1 : Maquette \u00e0 la gouache de la Place Colbert des Demoiselles de Rochefort peinte et dessin\u00e9e par Bernard Evein, (25,1&#215;32,4), 1966. Conserv\u00e9e \u00e0 la Cin\u00e9math\u00e8que Fran\u00e7aise.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Ni droites, ni limit\u00e9es, elles laissent deviner le hors champs et offrent au r\u00e9alisateur tout le loisir d\u2019imaginer la d\u00e9ambulation des acteurs. Sur un fond gris et \u00e0 la gouache, Bernard Evein ne propose ni plan en plong\u00e9e, ni sch\u00e9ma au sol, seul un large point de vue envo\u00fbtant. Jacques Demy le confirme&nbsp;: \u00ab&nbsp;ses maquettes r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 la fois ses talents de peintre et d\u2019architecte<a href=\"#_edn34\" name=\"_ednref34\">[34]<\/a>&nbsp;\u00bb. Lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019associer plusieurs couleurs dans un m\u00eame d\u00e9cor, Bernard Evein emprunte un geste pictural typique&nbsp;: confronter deux couleurs compl\u00e9mentaires pour intensifier leur \u00e9clat.<\/p>\n<p>Le d\u00e9corateur-peintre transforme ainsi Cherbourg en une toile volumineuse aux teintes rutilantes. Traditionnellement, en architecture, seuls les \u00e9l\u00e9ments de d\u00e9tail, les ferronneries, les menuiseries, la ma\u00e7onnerie sont color\u00e9s. Bernard Evein, au contraire, applique en de larges aplats la couleur couvrant l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 des fa\u00e7ades. Les couleurs compl\u00e9mentaires vert et rose de la cour de Tante Elise (Mireille Perrey) et la p\u00e2tisserie rose bonbon pr\u00e8s de la devanture vert bouteille de l\u2019antiquaire de la rue du Port le d\u00e9montrent ; l\u2019intensit\u00e9 de chacune est amplifi\u00e9e par sa voisine. Par l\u2019intervention de Bernard Evein, la ville devient un aper\u00e7u en volumes de techniques picturales r\u00e9gies par diverses conventions. Les passants se prom\u00e8nent dans un nuage de couleurs rutilantes comme s\u2019ils d\u00e9ambulaient dans une toile de Matisse ou Braque, les deux sources d\u2019inspiration pour le r\u00e9alisateur et le d\u00e9corateur.<\/p>\n<p>Transformer Cherbourg ou Rochefort en toiles mouvantes et volumineuses offre l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019errer physiquement dans un paysage pictural. Comme une installation <em>in situ, <\/em>l\u2019agencement des couleurs selon des pr\u00e9ceptes picturaux fa\u00e7onne, en relation avec l\u2019architecture de la ville, une \u0153uvre dans laquelle les passants, devenus spectateurs, sont plong\u00e9s. Au-del\u00e0 de l\u2019espace de tournage et de l\u2019image film\u00e9e et reproduite m\u00e9caniquement, les couleurs appliqu\u00e9es dans la ville par Bernard Evein (dont la plupart sont pr\u00e9serv\u00e9es par la municipalit\u00e9 afin d\u2019attirer les touristes) forment bien une \u00ab&nbsp;\u0153uvre authentique<a href=\"#_edn35\" name=\"_ednref35\">[35]<\/a>&nbsp;\u00bb :&nbsp;elle est caract\u00e9ris\u00e9e par son <em>hic et nunc<\/em>, par sa mat\u00e9rialit\u00e9 et son inscription dans l\u2019histoire. C\u2019est moins un espace de tournage annex\u00e9 au rang d\u2019art par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une cam\u00e9ra qu\u2019un espace de vie transform\u00e9 selon des consid\u00e9rations esth\u00e9tiques par les outils et techniques d\u2019un d\u00e9corateur-peintre. Par cons\u00e9quent, les habitants sont plong\u00e9s dans l\u2019\u0153uvre picturale&nbsp;: ils l\u2019int\u00e8grent pleinement pour mieux la contempler. La rupture de l\u2019impression neutre, la transformation d\u2019un espace de vie en \u0153uvre picturale font des simples passants, des passant-spectateurs \u00e9tonn\u00e9s puis contemplatifs face aux audacieuses couleurs qui les arr\u00eatent et les interrogent. La marche et le mouvement caract\u00e9ristiques des passants n\u2019alt\u00e8rent pas la contemplation&nbsp;: ils ne sont pas face \u00e0 un tableau devant lequel les d\u00e9placements sont impossibles mais sont au sein d\u2019une image dans laquelle ils peuvent se mouvoir. Leur position rappelle justement l\u2019histoire du vieux peintre chinois racont\u00e9e par Walter Benjamin dans <em>Une enfance berlinoise<\/em>&nbsp;pour illustrer et expliquer les sentiments qui l\u2019habitaient lors de ses s\u00e9ances d\u2019aquarelle :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px;\">Cette histoire vient de Chine&nbsp;: il s\u2019agit d\u2019un vieux peintre chinois qui montrait \u00e0 ses amis son dernier tableau. Il repr\u00e9sentait un parc et un sentier \u00e9troit qui longeait une rivi\u00e8re, traversait un bosquet d\u2019arbres et aboutissait devant une maisonnette. Une petite porte donnait acc\u00e8s \u00e0 celle-ci. Mais quand les amis se retourn\u00e8rent pour voir le peintre, celui-ci \u00e9tait parti, il \u00e9tait dans le tableau. Il prit le sentier \u00e9troit qui conduisait \u00e0 la porte, s\u2019arr\u00eata devant elle, se retourna, sourit et disparut dans l\u2019entreb\u00e2illement. Moi aussi, quand j\u2019\u00e9tais \u00e0 mes godets et mes pinceaux, j\u2019\u00e9tais brusquement perdu dans le tableau. Je ressemblais \u00e0 la porcelaine dans laquelle je faisais mon entr\u00e9e dans un nuage de couleurs<a href=\"#_edn36\" name=\"_ednref36\">[36]<\/a>.<\/p>\n<p>En int\u00e9grant les habitants dans le processus de cr\u00e9ation, en transformant leur lieu de vie, Bernard Evein offre aux individus la possibilit\u00e9 de le suivre dans une \u0153uvre grandeur nature. En cela, l\u2019acte de contemplation prend physiquement forme dans la ville. Les passants-spectateurs ne sont plus seulement les amis rest\u00e9s devant la toile mais les invit\u00e9s du peintre. Concr\u00e8tement, le d\u00e9cor naturel et les exp\u00e9rimentations permises offrent \u00e0 l\u2019architecte un espace d\u2019\u00e9tude depuis lequel il peut observer les relations entre effets volum\u00e9triques et comportements humains. Tout autrement, les d\u00e9cors naturels sont autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e9ducatifs initiateurs d\u2019une m\u00e9thode d\u2019approche de l\u2019art \u00e0 destination des habitants.<\/p>\n<hr>\n<p><a href=\"#_ednref1\" name=\"_edn1\">[1]<\/a> Ortolang, \u00ab&nbsp;neutralit\u00e9&nbsp;\u00bb, CNRTL. Voir adresse&nbsp;: <a href=\"http:\/\/www.cnrtl.fr\/definition\/neutralit\u00e9\">http:\/\/www.cnrtl.fr\/definition\/neutralit%C3%A9<\/a>, consult\u00e9e le 10\/10\/2018.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref2\" name=\"_edn2\">[2]<\/a> Theo van Doesburg, \u00ab La signification de la couleur en architecture \u00bb, <em>La Cit\u00e9 : urbanisme, architecture, art public<\/em>, n\u00b010, mai 1924, pp. 181-183.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref3\" name=\"_edn3\">[3]<\/a> Pierre-Marc de Biasi. \u00ab&nbsp;Pour une approche g\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;architecture&nbsp;\u00bb, <em>Genesis<\/em> (Manuscrits-Recherche-Invention), n\u00b014, 2000, p. 14.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref4\" name=\"_edn4\">[4]<\/a> Propos recueillis par Beno\u00eet No\u00ebl,<em> La Port\u00e9e cr\u00e9atrice de la couleur<\/em>, volume 2, th\u00e8se de doctorat : arts du spectacle, Cin\u00e9ma, sous la direction de Claude Beylie, Paris, Universit\u00e9 de Paris 1,1992, p. 293.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref5\" name=\"_edn5\">[5]<\/a> Bernard Andrieu, \u00ab&nbsp;Sentir sa couleur de la sant\u00e9 par les teintes, quel d\u00e9tournement du mod\u00e8le oriental&nbsp;?&nbsp;\u00bb, <em>Communications <\/em>\u00ab&nbsp;Langage des sens&nbsp;\u00bb, vol. 86, janvier 2012. URL&nbsp;: <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.3917\/commu.086.0195\">https:\/\/doi.org\/10.3917\/commu.086.0195<\/a>, consult\u00e9e le 10. 12. 2018.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref6\" name=\"_edn6\">[6]<\/a> Dominique Simmonet, Michel Pastoureau, <em>Le Petit Livre des couleurs<\/em>, Paris, \u00c9ditions du Seuil, 2014, p. 7.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref7\" name=\"_edn7\">[7]<\/a> Entretien de Tatiana Semenova r\u00e9alis\u00e9 par Larissa Noury dans <em>La Couleur dans la ville<\/em>, Paris, Le Moniteur, 2008, p. 103.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref8\" name=\"_edn8\">[8]<\/a> Entretien de Tatiana Semenova, <em>ibid<\/em>, p. 124.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref9\" name=\"_edn9\">[9]<\/a> Theo Van Doesburg, \u00ab La signification de la couleur en architecture \u00bb, <em>op. cit<\/em>, pp. 184-185.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref10\" name=\"_edn10\">[10]<\/a> <em>ibid.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref11\" name=\"_edn11\">[11]<\/a> <em>ibid.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref12\" name=\"_edn12\">[12]<\/a> Walter Benjamin, \u00ab&nbsp;L&rsquo;\u0152uvre d&rsquo;art \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de sa reproduction m\u00e9canis\u00e9e&nbsp;\u00bb, Pierre Klossowski (trad.), <em>Zeitschrift f\u00fcr Sozialforschung<\/em> n\u00b05, Paris, F\u00e9lix Alcan, 1936, pp. 62-63. Voir adresse&nbsp;: <a href=\"https:\/\/monoskop.org\/images\/archive\/a\/a0\/20130112193812%21Benjamin_Walter_1936_Loeuvre_dart_a_lepoque_de_sa_reproduction_mechanisee.pdf\">https:\/\/monoskop.org\/images\/archive\/a\/a0\/20130112193812%21Benjamin_Walter_1936_Loeuvre_dart_a_lepoque_de_sa_reproduction_mechanisee.pdf<\/a>, consult\u00e9e le 01\/11\/2018. Walter Benjamin, <em>\u00c9crits fran\u00e7ais<\/em>, Paris, Gallimard, 2006, pp. 212-213.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref13\" name=\"_edn13\">[13]<\/a> Ortolang, \u00ab&nbsp;neutralit\u00e9&nbsp;\u00bb, CNRTL. Voir adresse&nbsp;: <a href=\"http:\/\/www.cnrtl.fr\/definition\/neutralit%C3%A9\">http:\/\/www.cnrtl.fr\/definition\/neutralit%C3%A9<\/a>, consult\u00e9e le 10\/10\/2018.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref14\" name=\"_edn14\">[14]<\/a> Cin\u00e9-ressources &#8211; fiches personnalit\u00e9s, \u00ab&nbsp;Bernard Evein&nbsp;\u00bb, <em>La Biblioth\u00e8que du film Cin\u00e9math\u00e8que Fran\u00e7aise<\/em>. Voir adresse : <a href=\"http:\/\/cinema.encyclopedie.personnalites.bifi.fr\/index.php?pk=29178\">http:\/\/cinema.encyclopedie.personnalites.bifi.fr\/index.php?pk=29178<\/a>, consult\u00e9e le 26\/11\/2018.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref15\" name=\"_edn15\">[15]<\/a> Entretien de Bernard Evein r\u00e9alis\u00e9 par Serge Le P\u00e9ron et Guy-Patrick Sainderichin, \u00ab&nbsp;Ils ont travaill\u00e9 sur Une chambre en ville&nbsp;\u00bb, <em>Cahiers du Cin\u00e9ma<\/em>, Paris, d\u00e9cembre 1982, p. III.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref16\" name=\"_edn16\">[16]<\/a> Entretien de Bernard Evein r\u00e9alis\u00e9 par Jean-Pierre Berthom\u00e9,<em> Cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0271-272, Juillet\/Ao\u00fbt 1981, p. 72.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref17\" name=\"_edn17\">[17]<\/a> Pierre-Marc de Biasi. \u00ab&nbsp;Pour une approche g\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;architecture&nbsp;\u00bb, <em>op. cit<\/em>, p. 23.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref18\" name=\"_edn18\">[18]<\/a> Entretien de Capon r\u00e9alis\u00e9 par Michel Bodiguel, \u00ab&nbsp;Le dessous des \u00ab\u00a0Parapluies\u00a0\u00bb (de Cherbourg)&nbsp;\u00bb, <em>La Presse de la Manche<\/em>, 9 ao\u00fbt 1963, p. II.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref19\" name=\"_edn19\">[19]<\/a> Entretien de Capon, <em>ibid.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref20\" name=\"_edn20\">[20]<\/a> Entretien de Bernard r\u00e9alis\u00e9 par Jean-Pierre Berthom\u00e9, <em>op. cit<\/em>., p. 74.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref21\" name=\"_edn21\">[21]<\/a> Guy Mabire, \u00ab Les Parapluies de Cherbourg, ils se souviennent \u00bb, <em>La Presse de la Manche<\/em>, 18 ao\u00fbt 1988, pp. 6-7.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref22\" name=\"_edn22\">[22]<\/a> Michel Bodiguel, \u00ab&nbsp;Le dessous des \u00ab\u00a0Parapluies\u00a0\u00bb (de Cherbourg)&nbsp;\u00bb, <em>op. cit.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref23\" name=\"_edn23\">[23]<\/a> Entretien de Bernard Evein r\u00e9alis\u00e9 par Serge Le P\u00e9ron et Guy-Patrick Sainderichin, <em>op. cit<\/em>. Bernard Evein distingue le lieu juste du lieu visuel au cours de l&rsquo;entretien afin de d\u00e9montrer la capacit\u00e9 de Demy de penser l&rsquo;espace comme un outil narratif.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref24\" name=\"_edn24\">[24]<\/a> Entretien de Bernard Evein r\u00e9alis\u00e9 par Serge Le P\u00e9ron et Guy-Patrick Sainderichin, <em>ibid.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref25\" name=\"_edn25\">[25]<\/a> Entretien de Bernard Evein r\u00e9alis\u00e9 par Vincent Ostria, <em>Cahiers du Cin\u00e9ma<\/em>, n\u00b0438, Paris, d\u00e9cembre 1990, pp. 46-47.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref26\" name=\"_edn26\">[26]<\/a> Entretien de Bernard Evein r\u00e9alis\u00e9 par Vincent Ostria, <em>ibid<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref27\" name=\"_edn27\">[27]<\/a> Bernard Andrieu, \u00ab&nbsp;Sentir sa couleur de la sant\u00e9 par les teintes, quel d\u00e9tournement du mod\u00e8le oriental&nbsp;?&nbsp;\u00bb, <em>op. cit.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref28\" name=\"_edn28\">[28]<\/a> Theo Van Doesburg, \u00ab La signification de la couleur en architecture \u00bb, <em>op. cit.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref29\" name=\"_edn29\">[29]<\/a> <em>Ibid<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref30\" name=\"_edn30\">[30]<\/a> <em>Ibid<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref31\" name=\"_edn31\">[31]<\/a> Michel Bodiguel, \u00ab&nbsp;Le dessous des \u00ab\u00a0Parapluies\u00a0\u00bb (de Cherbourg)&nbsp;\u00bb, <em>op. cit.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref32\" name=\"_edn32\">[32]<\/a> Entretien de Bernard Evein r\u00e9alis\u00e9 par Vincent Ostria, <em>op. cit.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref33\" name=\"_edn33\">[33]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref34\" name=\"_edn34\">[34]<\/a> Jacques Demy, <em>Bernard Evein<\/em>, cat. exp., Galerie Art et Essai de l\u2019Universit\u00e9 Rennes 2, Groupe de recherche en art et communication de l\u2019Universit\u00e9 Rennes 2, 1988.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref35\" name=\"_edn35\">[35]<\/a> Benjamin Walter, \u00ab&nbsp;L&rsquo;\u0152uvre d&rsquo;art \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de sa reproduction m\u00e9canis\u00e9e&nbsp;\u00bb, <em>op. cit<\/em>., p. 42.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref36\" name=\"_edn36\">[36]<\/a> Walter Benjamin, <em>Sens unique<\/em> pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019<em>Une enfance berlinoise<\/em>, Paris, Maurice Nadeau, trad. Jean Lacoste, 2007, pp. 70-71.<\/p>\n<hr>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rence \u00e9lectronique, pour citer cet article<\/strong><\/p>\n<p>L\u00e9a Chevalier, \u00ab Les d\u00e9cors naturels color\u00e9s de Bernard Evein. Renouvellement du statut des passants dans l&rsquo;espace urbain \u00bb, <em>Images secondes<\/em>. [En ligne], 02 | 2020, mis en ligne le 29 f\u00e9vrier 2020, URL :&nbsp;<a href=\"http:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/2020\/02\/21\/les-decors-naturels-colores-de-bernard-evein\/\">http:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/2020\/02\/21\/les-decors-naturels-colores-de-bernard-evein\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u00e9a Chevalier Les d\u00e9cors naturels color\u00e9s de Bernard Evein.&nbsp;Renouvellement du statut des passants dans l\u2019espace urbain R\u00e9sum\u00e9 Dans les espaces urbains fran\u00e7ais, le choix et l\u2019application des couleurs sont contr\u00f4l\u00e9s selon diff\u00e9rents facteurs patrimoniaux, civiques et physiques. En cela, les urbanistes et coloristes pr\u00e9servent l&rsquo;\u00e9quilibre des habitants dans une sph\u00e8re confortable et famili\u00e8re o\u00f9 les<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[105],"tags":[],"class_list":["post-2274","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-architecture-cinema"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9TfUI-AG","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2274","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2274"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2274\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3155,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2274\/revisions\/3155"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2274"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2274"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/imagessecondes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2274"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}